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Francis TIGER |
par Albert TIGER - tigeralbert@wanadoo.fr
Francis Tiger est né le 12 mars 1887 à Saint-Just ( Ille-et-Vilaine ). Il est à Paris le 31 Juillet 1914, lorsqu'il apprend la mobilisation générale des Armées de Terre et de Mer. Il est mobilisé le 2 Août 1914 à Angers, au 6ème Régiment du Génie. Après avoir participé aux combats dans le nord de la France et en Belgique, il est gravement blessé, le 31 octobre 1914, à Beaumetz-lès-Loges, près d'Arras. A l'issue de sa convalescence, il est rappelé dans l'Armée d'Orient, au sein de laquelle il combat jusqu'à l'Armistice.
Il est décédé le 14 Avril 1954 à Saint-Just (Ille-et-Vilaine).
- SOUVENIRS DE LA GUERRE EUROPÉENNE 1914-1915 -
Carnet appartenant à TIGER Francis,
au Bois-Hervy en Saint-Just par Pipriac (Ille et Vilaine).
J'apprends la mobilisation générale des Armées de Terre et de Mer, à Paris, le 31 Juillet 1914, en faisant la livraison. Je continue à livrer jusqu'au soir. Le lendemain 1er Août, je dis au revoir aux amis. Le 2, je pars pour Angers; j'y arrive le matin du 3 vers 5 heures du matin. J'essaie d'aller jusqu'à Nantes pour voir mes soeurs. J'attends deux heures dans le train. Voyant qu'il ne part pas après deux heures d'attente, je rejoins la caserne. Je retrouve des camarades avec qui j'ai fait mon congé. On va prendre quelques verres, il y en a qui sont bien tristes. Les 4-5-6 Août, on s'habille et on s'apprête au départ, pour où, on n'en sait rien. La 1ère nuit, je couche sur la paille, et les autres nuits je couche dans un lit en ville, sachant bien que je ne suis pas près d'y recoucher.
On part d'Angers à 9h49. Les gens de la ville nous saluent, nous donnent des drapeaux français; on serre la main aux enfants. On prend le train à la gare de la Maître École vers 10 heures du soir. On arrive à Sablé à 5h40, Le Mans à 7h30, Alençon 11h05, Laigle 13h30, Mantes 18h30. Le 9 Août on arrive à Creil à 1h30, Compiègne 2h30, Soissons 3h10, Reims 7h, Vouziers 10h30. Là on descend nos voitures et notre matériel, on prend la garde par petit poste. Le 10 on part de Vouziers sous une grande chaleur; aux haltes on cherche l'ombre pour se mettre au frais. On a bien soif par la poussière qu'on soulève en marchant et aussi celle que font les voitures. On est bien fatigués et cependant on fait les haltes souvent.
Enfin on arrive le soir, bien fatigués, au Chesne (Ardennes). Le 11 repos. Les 12-13-14 on n'a que la garde à monter. La nuit un camarade tire sur une poule d'eau; sans doute n'avait-elle pas voulu arrêter, ni répondre à la consigne. Pendant tous ces jours on a pas grand chose à boire. Finalement on trouve un marchand de bière, on en achète en gros, qu'on vend au détail. C'est moi qui la tire. Il nous reste un beau bénéfice: on achète de temps en temps un litre de genièvre ou d'eau de vie qu'on partage pour la section et qu'on met dans notre café le matin.
On part du Chesne le 15 au soir et on arrive à Patemon; la pluie tombe à flots. Je change de chemise. Le 16 on quitte Patemon. Je reste avec le sergent pour aller à la distribution. On arrache les pommes de terre; on va à la gare chercher le pain et l'avoine. La voiture est chargée à plier. Néanmoins on trotte aux descentes en chemin droit. Je fais prendre ma place dans la voiture à deux fantassins qui ne peuvent marcher et je mets aussi quelques sacs de fantassins dans la voiture. Tous ces braves garçons nous seront bien utiles pour pousser la voiture car les chevaux ont beaucoup de peine à monter ces terribles côtes des Ardennes. On en trouve une qu'il nous serait impossible de monter; on va chercher de l'aide, qu'on a bien du mal à trouver. Finalement on nous aide avec deux chevaux et on monte la côte. On n'est pas au bout de nos peines, il y en a encore, d'autres côtes. Enfin on arrive à Neuville bien fatigués, et moi, me promettant bien de ne jamais retourner à la distribution.
Le 17, on part de Neuville; les routes sont toutes défoncées et, pour aider les chevaux à monter les voitures, on met des cordages qu'on attache et, par section, on va tirer dessus. On a grand soif, mais le bidon est sec depuis longtemps: c'est terrible la soif par cette chaleur. Enfin le soir on arrive à Pont-Any. Le 19 on part pour la Belgique, on est heureux, on chante, on rigole. On passe le dernier village français, Cul-des-Sarts. L'on passe le poteau- frontière à 11 heures. On est reçus aux cris de « Vive la France ! », on répond « Vive la
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Belgique ! ». Les jeunes filles nous offrent des fleurs, on chante, on est joyeux. On s'arrête à 700 mètres de la frontière, on fait le café. Les Belges nous apportent du lait, ils sont très aimables. Aussitôt le café fait, je vais me rafraîchir, acheter du tabac belge et faire remplir mon bidon. On repart et on arrive à Parsemier; on y couche.
On repart le lendemain pour Jamagne, on y couche; les gens sont très gentils, on ne nous vend pas trop cher ce dont on a besoin et souvent on nous donne un coup à boire. On est bien mieux vus que dans les Ardennes. Le 20 on part de Jamagne, se dirigeant vers Stave. On voit un aéroplane prussien qui est salué par des salves des Turcos. Nous, on regrette qu'on ne nous ait pas commandé de faire feu. On arrive à Stave; on nous dit que l'aéro prussien a été descendu, on n'en est pas sûrs. Le 19, j'ai aussi vu des pays : Francis Dalinot, Pierre Nevoux, ce sont les premiers que je vois de Saint-Just. Le 20 au soir j'ai reçu deux lettre; ce sont les premières, j'en suis bien content. Le 21, repos, qui nous est bien nécessaire. On se nettoie un peu.
J'écris quelques lettres puis on se couche. On entend, le soir, bien distinctement, le canon; on se dit cette fois : on n'est pas loin de la fête. A 9 heures du soir, alerte; on n'est pas longs à se préparer, puis on part. On passe par Mettet, on croise des régiments qui reviennent du feu : ils sont couverts de sueur et de poussière. Ils nous disent que ce n'est pas très intéressant. Puis on arrive à Flosse, il n'est pas encore jour. Beaucoup de belges fuient; Ce n'est pas un lieu sûr non plus car on entend une fusillade en face de nous. On repart plus loin, on croise encore de la troupe revenant du feu. On se met à faire des tranchées. Avec quel courage on les fait! On voit que c'est sérieux et que ça chauffer. Le canon donne des deux côtés, néanmoins les obus prussiens ne viennent pas jusqu'à nous. Un avion allemand nous survole, il est salué par une vive fusillade. Malheureusement il nous a repérés, car, le soir, à peine avons-nous quitté notre tranchée que les fantassins qui occupent nos tranchées reçoivent des obus. Nous marchons pour aller cantonner; on est repérés et on reçoit aussitôt des obus. On quitte cet endroit dangereux et on défile par un ravin pour rejoindre notre cantonnement. On arrive à une ferme, on s'apprête à prendre possession des logements. On a contre-ordre et on va plus loin pour cantonner.
On arrive au village de Guiterival, nous formons les faisceaux, on se croit en sécurité. On commence à faire la soupe; comme il y a des prunes on en attrape et on en mange quelques unes. On cherche des légumes pour notre soupe; il y en a d'autres qui sont aux lettres, lorsqu'on entend quelques coups de feu nous venir de très près, puis une vive fusillade. On se précipite sur nos fusils, mais on ne voit pas un prussien. On se précipite dans une grange; moi, avec une quinzaine de camarades et le commandant, nous montons au grenier pour tirer. On constate qu'il nous est impossible de tirer, et le commandant nous dit qu'il vaut mieux ne pas tirer; on suit son conseil et c'était le meilleur. Le reste de la compagnie qui était resté en bas s'enfuit; moi, pour ma part, je ne les vois pas partir. La fusillade redouble de plus en plus fort et le canon et les mitrailleuses se mettent de la partie, on croit notre dernière heure venue. Je suis couché en partie sur des souliers des camarades. Les zouaves sont venus pour nous dégager, on entend des coups de fusil et des balles. Les balles nous viennent de tous côtés, si on sortait à ce moment-là, nous serions tous fusillés comme des lapins. Vers 9 heures le feu cesse, on entend les fifres des allemands qui sonnent la fin du feu. On s'attend à être faits prisonniers ou que les allemands mettent le feu au village. Nous descendons doucement du grenier. On se consulte, que faire? Il y a un blessé qui est justement de Renac, il demande qui va l'aider à marcher? Je me présente et un autre camarade se joint à moi; nous essuyons quelques coups de feu mais ce n'est pas le moment de répondre. On laisse les voitures et les chevaux, on commence à prendre un chemin creux; on n'en mène pas large tous, puis on traverse une quantité de champs entourés de fil de fer barbelé. Je ne suis pas longtemps à
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passer par dessus chaque haie. On est arrêtés par des tirailleurs, on n'est pas longs à s'arrêter, néanmoins on est heureux d'être dans les lignes françaises; quand on est reconnus, on s'avance. On l'a échappée belle, mais en se demandant si tout danger pour le moment a disparu. On ne voit que des soldats de toutes armes en débandade, et beaucoup de blessés.
On arrive à Mettet vers onze heures du soir; le commandant nous donne rendez-vous pour huit heures le lendemain matin. On remet le blessé au poste de secours, on se perd, je reste avec un camarade du 6ème Génie et un fantassin. Je réussis à avoir du pain; j'ai une boite de conserve qu'on va manger dans un auberge. Il n'y a rien à boire. Il y a aussi deux officiers d'artillerie; on demande s'il y a un endroit pour coucher, on n'en trouve pas ; enfin on couche sous un arbre, heureusement qu'on a de la paille. Le lendemain les zouaves nous font partir car les prussiens approchent. Nous sommes bien fatigués cependant. Néanmoins on part, car ce n'est pas le moment de rester là; on se demande comment on a pu sortir de cet enfer. On va à la recherche de notre compagnie. Je retrouve la compagnie; on se sert la main, on fait l'appel : il en manque les deux-cinquièmes. Nous espérons qu'il en reviendra d'autres; en effet, pendant quelques jours, il en vient par petits paquets.
On arrive le soir du 24 août, en battant en retraite, à Philippeville. Les routes sont encombrées de belges fuyant leur foyer. Beaucoup pleurent, tous sont tristes. Il y a des vieillards qui, ne pouvant marcher, sont dans des chariots que les belges ont pu enlever. Il y en a qui ont leur demeure détruite. A Philippeville, on a de bonnes nouvelles de la guerre; on couche dans une écurie. On part le matin, toujours en battant en retraite, et on arrive à Boussu-en-Fargue. La plupart des habitants sont partis; on fait des barricades, les prussiens nous suivent de près. On passe dans un petit pays, on nous donne le vin du chateau. On nous fait mettre en tirailleurs, les uhlans sont signalés tout près; néanmoins on ne les voit pas. On quitte le soir, on continue la retraite précipitée, on marche toute la nuit.
Sur les caissons de canon, il y a beaucoup de soldats qui ne peuvent plus marcher. Moi aussi j'y monte, mais voyant que je m'endors dessus, comme c'est très dangereux, je descends et essaye de continuer la route. Je m'endors en marchant, comme d'ailleurs les camarades; finalement, ne pouvant plus marcher, je reste en arrière et couche dans une ferme abandonnée, auprès de la frontière belge et française. Je couche auprès d'une niche à lapins, ce qui n'est pas très agréable. Il y a avec moi quelques tirailleurs algériens et un soldat du 270ème régiment d'infanterie.
Le 26 au matin l'on quitte car c'est plutôt dangereux et l'on passe la frontière. Il y a encore les douaniers. On est très bien reçus dans une auberge, l'on nous donne à boire de la bière et du café; ça nous fait beaucoup de bien après une douzaine de kilomètres. Je rejoins la compagnie à Wattignie, heureux encore une fois de retrouver les camarades et de ne plus voyager parmi des inconnus. Je touche un peu de pain que je mange avec un peu de conserve; on trouve un peu à boire. On repart aussitôt, toujours en reculant. On arrive à Aurigny vers 9 heures du soir, brisés par la fatigue; dans mon escouade, il en reste deux pour nous faire à manger. On vient nous chercher pour manger, on ne se lève pas, quoique l'on ait grand faim.
On entend une forte détonation, l'électricité s'éteint; on ne sait ce que c'est; on nous rassure en nous disant que c'est le viaduc d'Hirson. Le lendemain, 27 août, on nous dit qu'on a fait sauter le fort d'Hirson. On n'en est pas certains, nous l'avons vu hier, il était bien fortifié et autour il y a de superbes tranchées de faites. On part le 27 d'Aurigny, toujours en se repliant en vitesse. On arrive à Plomion. On nous dit que l'oncle de l'empereur d'Allemagne est fait prisonnier, ce n'est peut-être qu'un canard....Et aussi qu'un de ses neveux est prisonnier. On nous lit aussi une note (selon laquelle) on a des succès appréciables.
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Le 28 au matin on part de Plomion. Nous nous dirigeons plein ouest. On nous dit que les prussiens se renforcent beaucoup par là, et on arrive et on cantonne à Sains. On fait des créneaux, des tranchées et des barricades. Les prussiens nous saluent de quelques obus. On se couche sous les arbres environ une heure. On n'a pas grand'chose à manger, on trouve un peu à boire. Le 30 août on reste à Stains, on reçoit encore des obus. On quitte Stains, on arrive à Tercy à 2 heures du matin. nous n'avons guère eu le temps de nous reposer. Les marches sont si pénibles qu'aux haltes on s'endort sur la route partout où l'on s'assoit. On arrive à Vesse, nous avons repos, on se nettoie. Je lave mon linge, on est exténués de fatigue. Tous ces jours il fait une très grande chaleur. On part de Vesse à 7 heures du soir; l'on marche toute la nuit, l'on passe beaucoup de petits pays, l'on se demande si l'on va bientôt arriver, mais nous en sommes loin.
Le 1er septembre nous faisons une halte d'une heure dans un petit bourg, je trouve un litre de lait, je me fais une soupe qui me fait du bien. On repart vers 9 heures du matin et on continue notre marche sur Armonville où on arrive vers 6 heures du soir, ce qui nous fait 23 heures de marche. On a fait environ 60 à 65 kilomètres. On cantonne à Armonville; l'on se restaure un peu et on se couche jusqu'à 2 heures du matin; ce repos bien gagné nous a fait du bien car depuis huit jours nous ne dormons guère qu'une heure par nuit. A ce compte, on ne pourra pas tenir longtemps, on ne tient pas debout. Le 2 septembre, nous quittons Armonville à 2 heures du matin; on arrive à St Euphraise à 11 heures du matin, toujours sous un grande chaleur. On se repose un peu.
Le 3 septembre, nous partons à 9 heures du matin près d'Epernay; on voit un poteau indiquant qu'il y a un joli panarama à voir. En effet, on le voit un peu plus loin; c'est magnifique ces côteaux de vignes, on dirait que c'est fait exprès. On arrive à Epernay vers midi, on remplit nos bidons. Nous arrivons à la gare, il y a le 33ème régiment d'artillerie d'Angers. On voit par leurs effets neufs qu'ils n'ont pas encore vu le feu et ne savent pas ce que c'est que la guerre. Et nous, nous sommes couverts de sueur et de poussière. Nous prenons le train à Epernay à 6 heures du soir. L'on s'arrête assez longtemps à Romilly dans l'Aube. Nous faisons le café. On repart et on arrive à Vimpelle le 4 septembre vers 6 heures du matin. Nous repartons, toujours par le train, et on descend à Nogent-sur-Seine. On s'en va coucher à Soligny dans l'Aube.
Le 5 septembre, on fait des tranchées toute la journée. Le soir du 5, on vient nous chercher en camion automobile. On se dit : ça va chauffer! En effet ça chauffera, mais à notre tour nous saurons ce que c'est que l'offensive, car c'est pour les célèbres batailles de la Marne. On arrive le 6 pas loin de Cézanne, on traverse des bois; on n'est pas trop rassurés, on ne sait pas trop où se trouve l'ennemi. L'on se couche en tirailleurs en attendant le jour. Au point du jour, le canon donne déjà fort, la journée va être chaude. Du reste le samedi et le dimanche, nous avons toujours des batailles, ces jours ne nous sont pas favorables. Le 7, on fait des tranchées tout le jour et presque toute la nuit; l'on se couche sur un peu de paille, on a eu assez froid. Le 8, la bataille continue, les prussiens reculent. On bivouaque à Echise. On part d'Echise le 9 au matin et on arrive à Charleville, les prussiens reculent toujours. On ne voit que morts prussiens et, malheureusement, morts français aussi. On n'entend que canon et mitraille; c'est vraiment triste et on est obligés de se boucher le nez tellement ça sent mauvais. Il y a des morts de plusieurs jours; on a un air irrespirable. Et aussi que de villages détruits de fond en comble, les récoltes détruites. Pauvres gens à qui tout cela a appartenu, cette maudite guerre est cause de votre ruine. Nous faisons des tranchées la nuit, on se couche une heure le matin, puis nous partons sous la mitraille et à travers nos canons qui crachent la mort dans les rangs prussiens.
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Le soir du 10, nous prenons la garde aux caissons d'artillerie; nous avons aussi bivouaqué un de ces jours auprès d'une ferme détruite et on a été obligés d'aller chercher l'eau à 1500 mètres et cependant nous étions bien fatigués. Le 11 on part et on se dirige sur Epernay, où on arrive vers 3 heures de l'après midi. Les prussiens ont fait sauter le pont à 10 heures du matin. Les gens d'Epernay sont bien plus gentils que la première fois, on nous donne à boire. Ils montrent leur contentement qu'on ait chassé les prussiens. Nous nous apprêtons à réparer le pont, on va chercher des rails à la gare; voilà les prussiens qui se mettent à bombarder le pont. On revient au pont, on voit déjà une maison flamber. Les obus tombent toujours, on va pour se mettre à l'abri, on prend ses armes. Il y a un cheval tué et quelques civils sont blessés. Je vois une femme qui emmène son père paralytique sur une brouette. Les obus tombent toujours. Je me détache de la compagnie et emmène ce pauvre vieux. Ses parents sont bien contents; on veut me donner une pièce, que je refuse, et on m'embrasse en pleurant. Ils me prient d'aller les voir à Cézanne; ce sont des évacués de Cézanne. Je crois n'avoir fait que mon devoir et en cela je crois avoir été aidé par le bon vin, on ne nous l'avait pas ménagé.
Les prussiens cessent de bombarder, nous retournons réparer le pont. Un camarade reçoit une pierre sur la tête, mais ce n'est rien de grave. On achève le pont; il est fini vers 2 heures du matin. un camarade a sauvé une caisse d'oeufs d'un incendie; on en mange en buvant du champagne, et je me couche jusqu'au matin dans un corridor, sur le pavé; c'est tout de même dur. Le 12 septembre on poursuit toujours les prussiens. On fait un pont près d'Epernay et on finit de démolir l'autre que les prussiens ont coupé en deux. On en fait un passage car, comme c'est un canal et qu'il n'y a pas de courant, ça nous permet de faire un passage très praticable.
Nous repartons, aussitôt nos ponts faits, et nous arrivons vers 7 heures du soir à Mailly, tout mouillés et plein de boue. Les gens sont très aimables. Le 13 au matin, on part de Mailly, encore tout trempés; on est forcés de s'arrêter car la mitraille tombe comme grêle; on se cache près des meules de paille. Les obus tombent partout. Il y a une batterie française que les servants abandonnent provisoirement, les obus tombent presque sur les canons. On n'entend que canon, nous sommes obligés de rester toute la journée cachés par les meules de paille. Espérons que notre artillerie va bientôt les déloger de là. Les 14, 15, 16, chacun garde ses positions. On n'entend que canon, mitraille et fusil; on nous dit que les prussiens occupent de bonnes positions. On fait de jour et de nuit des tranchées et des passerelles, et la pluie tombe toujours. Le 16 Septembre on cantonne à Serigny. La bataille continue, acharnée. Le 17 au matin, on quitte Serigny. On reçoit des boulets allemands; on traverse des vignes et nous voyons les positions que les prussiens occupaient, qui sont superbes. Et aussi des fosses de nos soldats français, près du château d'Ermonville, qui est converti pour la circonstance en hôpital. Nous marchons toujours en contournant Reims. Nous apercevons la cathédrale, il y a beaucoup d'incendies d'allumés dans la ville par les obus prussiens.
On quitte l'endroit où l'on se bat, on n'entend plus le canon. Pourvu que nous ne soyons pas réveillés cette nuit par le canon et la fusillade. Nous arrivons à Gueux, où l'on cantonne. Le 19 septembre, départ de Gueux. Nous faisons des créneaux et des tranchées. les prussiens bombardent Reims et ils allument encore beaucoup d'incendies. Nous voyons avec tristesse la cathédrale brûler. Les gens du pays regardent aussi avec tristesse. Les prussiens ne respectent rien, ils brûlent ou pillent tout sur leur passage. Nous le leur ferons payer cher, espérons-le. Le soir on couche dans une fabrique de bouteilles. Le 20, nous partons à une demi-section avec notre lieutenant faire des tranchées aux avant-postes. Nous nous gardons. Je suis désigné avec un camarade pour être en sentinelle. Nous voyons bientôt des prussiens
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déboucher à 100 mètres. Nous nous mettons dans nos tranchées et nous les repoussons. Le canon donne, aussi on est remplacés par l'infanterie et nous nous en retournons. Les obus tombent près de nous; nous l'échappons belle. On retourne dans la fabrique de bouteilles, les obus tombent dessus, mais sans blesser personne. Il y a encore 4 ou 5 victimes dans ma compagnie ce jour-là. Le soir, nous allons abattre des arbres qui gènent l'artillerie et nous allons cantonner à Tinqueux. Le 21, repos; on l'a bien gagné.
Le 22 septembre nous quittons Tinqueux et nous arrivons à Chalons-sur-Vesse. On y reste le 23 et le 24. On est en réserve, il est temps, il y a assez longtemps qu'on se bat. On voit bientôt que c'est pour nous reformer car beaucoup de régiments du 10ème Corps reçoivent du renfort. Le 25 nous partons de Chalons-sur -Vesse et nous allons cantonner à Villeradon dans l'Aisne. On part de Villeradon dans la nuit du 26. On entend le canon, mais assez loin. Nous quittons aussi la Marne. Le 26, nous arrivons à Neuilly St Front, dans l'Oise. Nous quittons Neuilly-St-Front le 27. Nous allons où? on n'en sait rien. Les bruits les plus divers circulent à ce sujet. Enfin nous arrvons à Auger-St-Vincent; on y cantonne. La nuit il commence à y faire froid, le matin il y a de la gelée. On part d'Auger-St-Vincent le 28 et on va cantonner à la ferme de Fay, une très grande ferme près de Noisey, dans l'Oise. Le soir je fais bien 6 kilomètres pour aller chercher du vin, on ne croyait pas que c'était si loin tout de même! Il y a par là des territoriaux qui font des tranchées. On part de la ferme de Fay le 29 au matin, on arrive à Pont-St-Maxent vers 10 heures du soir. On prend le train et on arrive à Langau dans la Somme près d'Amiens, vers 3 heures du matin.
Le 30 septembre on part aussitôt, on arrive à Daours et on y cantonne. On part de Daours le 1er octobre et on arrive à Pont-Villers et on y cantonne. Maintenant nous sommes dans le Pas-de-Calais. Le 2, nous quittons Pont-Villers et nous arrivons à Ficheux. Nous prenons la garde la nuit. Le 3 nous nous dirigeons du côté d'Arras. Dans la nuitdu 3 au 4 nous faisons des tranchées et des barricades. Il y a une forte attaque, le canon se met de la partie. Dans la tranchée on est pris en enfilade par les balles. Nous quittons la tranchée, les balles tombent fort. Je peux à peine marcher tant j'ai mal aux reins et cependant la zone est dangereuse. On n'entend que balle et fusil; on entend aussi, tout près de nous, le clairon sonner la charge. C'est bien émouvant... Le Génie, son travail fait, se replie au point du jour. Les balles nous viennent de tous côtés, on va se reposer à Ficheux la journée du 4 octobre. Le 5, de bon matin, nous sommes réveillés par les obus allemands : les territoriaux ont fléchi, nous dit-on, nous sommes presque cernés. Nous nous replions en vitesse, poursuivis par les obus ( les prussiens ne les ménagent pas). Nous reculons de quelques kilomètres, et nous faisons des tranchées. Il y a quelques sentinelles devant nous, le feu de notre artillerie balaye la crête. Pour que l'on puisse faire nos tranchées, une patrouille de hussards est envoyée pour voir sur la crête. Elle revient nous dire que les prussiens avancent en tirailleurs; nous reculons, toujours poursuivis par les obus allemands. Un obus tombe à quelques mètres de la compagnie d'obusiers. C'est un vrai miracle qu'il n'y ait pas même un blessé parmi nous, on l'a échappée belle!
Puis on va bivouaquer à Dainville; dans un chemin creux, les obus tombent encore tout près de nous. Le 6 nous partons de Dainville et l'on va à Couy-en-Artois. On y fait des tranchées et le soir on y cantonne. Le 7 on fait une tranchée et on retourne cantonner à Couy-en-Artois. On nous dit que les Allemands ont reculé, on entend beaucoup moins le canon. Le 8 et le 9 nous continuons à organiser le pays, nous faisons toujours des tranchées et nous cantonnons toujours à Couy-en-Artois. Le soir du 9, nous quittons Couy-en-Artois et nous allons cantonner à Berneville. Le 10, nous faisons des tranchées pour fortifier Berneville. Le soir du 10, nous allons cantonner à Agnès-en-Luisans, que l'on fortifie en tranchées et en réseaux de fil de fer. Nous y restons les 11, 12 et 13. Nous buvons des bistrouilles.
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On part d'Agnès-en-Luisans le 14 au matin. Nous nous arrêtons près d'Arras; le canon donne toujours. Enfin nous arrivons à Arras; on nous arrête quelques instants dans un manège puis nous allons dans la caserne du 3ème Génie. La ville d'Arras est à moitié démolie, surtout auprès de l'Hôtel de Ville, qui est complètement détruit. Nous cantonnons dans la caserne du 3ème Génie les 15, 16, 17, et 18 Octobre. Nous avons des matelas et des draps pour nous coucher. On en est heureux et l'on se déshabille presque complètement pour se coucher. Je trouve une veste et une couverture qui me sont d'une grande utilité quand on couche dehors. On fortifie Arras par des tranchées et des réseaux de fil de fer. Les prussiens peuvent essayer de prendre Arras! De temps en temps ils envoient des obus sur la ville, l'artillerie française leur répond fortement et avec avantage. On quitte Arras le 19 au matin, nous retournons à Berneville. Les prussiens ne reculent pas mais n'avancent pas non plus.
Le soir du 19 nous quittons Berneville et nous allons cantonner à Baumetz-les-Loges. Les 20 et 21 octobre nous allons faire des tranchées auprès de Rivière. On est obligés de se coucher, les obus tombent près de nous. Nous devons être repérés, il y a aussi des balles qui sifflent. Le 22, la journée, on a repos; le soir, à un moment donné, on n'entend que canon. Le 23 au soir, nous retournons du côté de Rivière, faire des tranchées en première ligne. Il y a un fort engagement à notre droite, on n'entend que fusil; et le canon aussi se met de la partie.
Nous rentrons à Baumetz-les-Loges vers 2 heures du matin. Le 24, nous restons au cantonnement. Le 25 au soir nous allons encore à Rivière pour abattre des arbres et faire des réseaux de fil de fer. La pluie accompagnée d'un fort vent et le temps noir nous en empêchant, nous rentrons bien trempés à notre cantonnement, toujours à Baumetz-les-Loges. Le 26, nous allons faire ce que nous n'avions pu faire la veille, des réseaux de fil de fer. Nous sommes repérés par un avion prussien, aussitôt on nous envoie des obus. Nous quittons provisoirement notre travail et nous allons nous mettre à l'abri de leurs obus. On revient l'après-midi, nous recevons encore quelques obus.
Le 27 et le 28, nous continuons notre travail. Le 28 au soir, nous allons aux avant-postes faire une tranchée; les balles sifflent dessus notre tête, ce n'est pas le moment de rester debout. Le 29 au soir, nous retournons aux avant-postes poser des réseaux de fil de fer. quand nous partons, notre travail fini, il y a deux terribles engagements à notre gauche et à notre droite; on se demande si on pourra passer. Heureusement qu'on constate qu'il n'y a que quelques balles qui passent sur notre tête. Le canon se met de la partie et nous retournons, toujours à Baumetz-les-Loges. On se couche. Le 30 octobre, repos; le soir il tombe une rafale d'obus près de notre cantonnement.
Le 31, nous recevons encore des obus; c'est mon escouade qui est de garde. Mon tour vient. Un peu avant mes deux heures finies, les obus commencent à tomber; on est bien repérés. Je me mets à l'abri quelques minutes et je reprends mon poste et suis, quelques instants après, relevé. Un peu après, les prussiens se mettent à bombarder le village, tout le monde se met à l'abri derrière un hangar rempli de gerbes. Les obus éclatent sur notre tête, la mitraille tombe comme la grêle. Il arrive aussi une section de ma compagnie, il sont couverts de poussière, un mur est tombé sur eux; il n'y a pas de blessé.
Le hangar nous avait servi pour coucher pendant le temps qu'on est resté à Baumetz-les-Loges. Une rafale, encore plus forte que les autres, tombe sur nous et je tombe gravement blessé. Je perds beaucoup de sang; peu après on me fait un pansement sommaire mai ce n'est pas facile à cause des obus. Un infirmier me donne de l'eau-de-vie à boire, ce qui m'empêche de m'évanouir. Puis vient une petite accalmie; on me transporte à l'abri dans une cave. J'ai été blessé vers 5 heures. Nous ne sommes heureusement que quatre blessés. Heureusement qu'on a eu le hangar!
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Vers huit heures du soir, on vient nous chercher en voiture. Le cahot des voitures nous fait horriblement souffrir. Nous arrivons à Monténescourt, on nous met dans l'église. Il y a là une vingtaine de blessés qui crient et se plaignent. Nous souffrons beaucoup. On refait mon pansement. Je souffre horriblement pendant qu'on me le fait. Le premier novembre il est dit dans l'église plusieurs messes par des prêtres soldats-infirmiers. Nous quittons, l'église de Monténescourt. Vers midi on m'emporte, toujours sur mon brancard, que je ne dois quitter qu'après près de 3 jours de chemin de fer. On nous met dans ces sales ambulances qui nous font tant souffrir par leurs cahots. On arrive après une heure de voyage à la gare d'Aubigny. On nous met dans la salle des marchandises; il n'y a que courants d'air. Je n'ai pas chaud parce que je n'ai ni caleçon ni pantalon : car on a été obligé de me les enlever et de les couper par morceaux pour faire mon pansement. Nous prenons le train à 6 heures le soir; nous passons par Arras, St-Pol, Montreuil, Etapes, Amiens, St-Just, Creil, St-Denis, Aubervilliers, et enfin Brie-Comte-Robert où je descends. Il était grand temps que je descende, je n'en pouvais plus. Il est vrai que c'est de ma faute, j'aurais pu descendre plus tôt; mais j'ai voulu me rapprocher le plus près de mon pays. J'ai aussi été heureux d'avoir dans mon compartiment un soldat de l'infanterie de marine qui m'a aidé bien des fois à changer de côté. J'ai aussi essayé de faire changer mon pansement; le major ne l'a pas voulu. Le 3, dans l'après-midi nous arrivons à Brie-Comte-Robert. On m'emporte sur un brancard à l'Hôtel-Dieu, qui est tenu par les soeurs, dont nous avons pu avoir les bons soins de tous les instants.
La soeur qui me soigne, ainsi que toute la chambrée, s'appelle soeur Thérèse; elle est bien dévouée. Le soir du 3 novembre on fait deux fois mon pansement. J'endure de terribles souffrances et cependant il était grand temps qu'on me le fasse. Jusqu'au 15 novembre, environ tous les soirs, on me donne du sirop de morphine et, malgré cela, je ne dors presque pas. Et cependant je suis bien soigné. Du 15 au 30 novembre les plaies se nettoient bien, mais les pansement me font beaucoup souffrir. Le 30 novembre on me lève sur un fauteuil, on nous photographie dans la chambre. Je reste 10 minutes; il est grand temps qu'on me remette au lit. Du 1er décembre au 20 décembre, on me lève de plus en plus et, à partir du 20, je me lève presque seul.
A Noël je descends pour aller à la messe et me rends à une petite fête que les bonnes soeurs ont organisée pour les soldats. Du 25 décembre au 1er janvier 1915 je vais de mieux en mieux. Le 1er janvier je peux encore descendre pour une autre petite fête. Je pars pour Brunoy le 17 février. Je passe à la radiographie 3 fois et je reviens à Brie-Comte-Robert le 3 mars. Le 21 mars on me fait l'opération et on retire mon éclat qui se trouvait à 12 centimètres de profondeur dans l'aine. Parti de Brie-Comte-Robert le 26 mai, j'arrive le soir au dépôt de convalescents d'Auxerre. L'on me fait de la mécanothérapie et des massages tous les jours.
Ici se termine le récit de Francis Tiger.
Après une longue convalescence, Francis TIGER a repris du service à Salonique, au sein de l'Armée d'Orient. La Médaille Commémorative d'Orient lui a été décernée.