Ange "Emmanuel" François Célestin NOBLE

par Frédéric THÉBAULT

 

Emmanuel Noble est né le 31 août 1876 à Nice. Ses ancêtres, tous issus de l'arrière-pays niçois depuis des générations, avaient peu à peu réussi à s'imposer socialement. Son grand-père, douanier, avait été à la fin de sa vie nommé garde-champêtre de Tourrettes-sur-Loup, là-bas tout le monde connaissait les Noble, figures du village. Le père d'Emmanuel, Raymond, avait bénéficié de ce bon niveau social et travaillait dans une étude notariale, à Nice. On ne rigolait pas avec les convenances, chez les Noble, et c'est peut-être à cause de la pression familiale qu'Emmanuel devint rebelle, en partie, à l'ordre établi. Il ne voulait pas travailler, et fréquentait la jeunesse "branchée", si tant est que l'on puisse utiliser ce terme pour la fin du XIXème siècle. Son père lui coupa les vivres, et Emmanuel, pour survivre, dût faire de petits boulots. C'est à Marseille, sur les quais de la Joliette, qu'il pose notamment pour une série de cartes postales (voir sur le site dédié à ma généalogie, rubrique "histoires") humoristiques. Puis il réussit à trouver un emploi plus "satisfaisant", et est employé comme contremaître (ou ingénieur ?) sur des chantiers, d'abord au Maroc où il dirige une usine de phosphates pour la Société Industrielle de Barytes de Paris, puis en Algérie, enfin en France où il fut envoyé dans l'Hérault, à Ceilhes et Rocozels, pour la construction d'une usine de bauxites sur les rives de l'Orb. Toujours célibataire à 35 ans, c'est à l'hôtel où il logeait (photo sur le même site que précédemment, même rubrique) qu'il fit la rencontre de sa vie, mon arrière-grand mère Juliette Roustand, jeune serveuse de 17 ans, employée par son oncle. Ils se marièrent fin 1911, et eurent un premier enfant en 1912, Raymonde, suivie de Renée en 1913, ma grand-mère. La guerre éclata sur ces entrefaites, et Emmanuel, aux dires de ma grand-tante Raymonde, fut "envoyé sur le front de Champagne où il resta un an. Il n'en parlait jamais." Il était déjà âgé, puisqu'il avait 38 ans.

En étudiant tous les documents en ma possession et à défaut de recherches que j'espère bien pouvoir faire un jour, voici ce que j'ai appris:

Lei 2 octobre 1914, Emmanuel se trouve à Rouen. C'est de là qu'il écrit la carte postale suivante :

J'attendais de tes nouvelles quoique hier j'ai reçu quatre lettres et une carte 2 tiennes une Olympe 1 Eugène et 1 carte marius aussi j'ai eu le qu[???]daire pour écrire aujourd'hui. C'est sérieux il est plus que probable que l'on va changer de fusils cette semaine. demain je vais photographier tous les armuriers moi aussi avec le lieutenant mais rien que les armuriers aujourd'hui je ne suis pas sorti cela m'ennuie d'abord et puis j'ai un peu de travail pour moi à l' [étude ?] je t'embrasse bien fort chère Yette à bientôt une bise aux enfants et à la mère meilleurs [???] Emmanuel

Cette simple carte nous apprend quleques renseignements d'importance. Tout d'abord, un examen attentif nous permet de voir qu'Emmanuel fait partie du 114ème Régiment. Mais de quel genre de régiment ? Emmanuel est en effet loin du théâtre des combats (Rouen), et la photo ne nous montre pas de poilus fatigués posant devant des ruines. Bien au contraire, on voit tout de suite que les camarades d'Emmanuel semblent tous assez âgés, ils ont passés la trentaine pour ne pas dire la quarantaine. Ce régiment serait -il territorial, à l'arrière, non destiné au combat ? De sucroit Emmanuel parle d'armuriers (on peut sans doute affirmer que tous ces hommes posent devant un atelier où un local protégé, probablement dans un camp militaire), et il dit qu'il va les photographier. Que signifie cette phrase ? Sans doute qu'Emmanuel fait partie de ces "embusqués" que désignaient avec mépris (pour masquer leur jalousie ?) les combattants des tranchées. Eh puis Emmanuel ne s'inclut pas dans les armuriers, non, lui, il est à coup sûr photographe, car on imagine bien que s'il dit bientôt immortaliser ses camarades ce n'est pas pour se faire un souvenir. La carte suivane, datée du 31 janvier 1915, tend à le confirmer :

Ce 31/1 1915 Chère Yette milles bises à toi je travaille toujours et je fais mon possible pour contenter tout le monde cette carte est un essai je te l'envoie pour ne pas la déchirer Marius va m'envoyer d'autres clichés je les lui arrangerai et si j'avais beaucoup de choses qui me manquent je lui ferai quelque chose de joli j'ai reçu ta lettre aujourd'hui le 27 - nous ne bougeons toujours pas Eugène m'a écrit je lui ai répondu. il n'y a que .../...
Félix qui n'écrive pas, j'ai réparé une machine à coudre la personne m'a donné 1 F et payé un café je n'y peux rien tout sert à la guerre il est vrai que je ne reste jamais longtemps sans rien faire et les heures passent avec une rapidité fantastique les jours aussi je pense à toi surtout le soir comme maintenant quand je peux t'écrire parce qu'il y a des soirs ou je travaille maintenant moins aussi je pourrais t'écrire un peu plus souvent que ces jours-ci ma pauvre petite chérie tu trouves que c'est long et les pauvres malheureux qui n'ont plus rien il faut patienter si tu voyais ceux qui passent, c'est rien de le dire.

Cette seconde carte nous confirme qu'Emmanuel est bien le photographe attitré du... régiment ? camp ? où il se trouve. Il fait un essai de carte-photo lui-même (voir photo de gauche, sur 1/4 de la carte qui est blanche). Le ton a changé, et on confirme aussi qu'Emmanuel ne se bat pas, mais qu'il voit passer ceux qui reviennent des tranchées. Il ne veut pas inquiéter sa jeune épouse, mais sa dernière phrase est lourdement d'évocatrice. Marius, dont il parle, est son beau-frère, qui sera tué quatre mois plus tard en Champagne.

Mais pendant que la guerre continue, la vie "à l'arrière", dans les régions qui ne sont pas dans les zones de combats, continue. Emmanuel avait été engagé pour la construction d'une usine, et ses compétences manquent. Il manque aussi de la main d'oeuvre évidemment, car tous les jeunes sont au front, il ne reste que ceux qui n'ont pas été mobilisés, c'est à dire les plus âgés, les femmes, les enfants et aussi ceux qui sont déjà rentrés, blessés ou hanidcapés. La vie n'est pas facile, cette petite note adressée à Emmanuel par ses employeurs le montre bien :

Ceilhes, le 9 mai 1915

Mon Cher Noble,

M. Gauthier m'avise qu'il a fait une demande pour votre mise en sursis d'appel pour la fonderie. Je souhaite qu'elle aboutisse. Nous travaillons en ce moment à l'installation du nouveau matériel et pensons être prêts pour mettre en marche dans la 1ère quinzaine de Juin. Il nous est dificile de nous procurer du personnel, comme vous pouvez le penser, il ne reste plus que des viellards, des extropiés ou des gosses. Dans l'espoir de vous avoir bientot, recevez, mes sincères salutations. [ Signature illlisible ]

Cliquez pour agrandir



Emmanuel ne restera pas longtemps à Rouen. Comme l'a écrit sa fille Raymonde dans ses mémoires (voir plus haut, vous pouvez aussi consulter son site web http://raymonde-peyron.fr.st), il est renvoyé dans une semi vie civile, car il peut désormais loger avec sa famille, dans les villes où on l'envoie (mais qui ? L'armée, où son ancien employeur ?). Ce seront successivement Roanne puis Alès, et enfin La Londe Les Maures, dans le Var. La débrouille pendant cette période économiquement sinistrée remplace les combats, et si pour l'enfant qu'était Raymonde cette période reste comme assez difficile, on ne peut qu'être soulagé pour cette famille qui aura échappé au pire, même si un frère d'Emmanuel, ainsi que le frère de Juliette, feront partie du million de victimes de la première guerre mondiale... Emmanuel, avec toute sa famille retourne s'installer à Nice, où il terminera sa vie en 1935, plutôt jeune puisqu'il n'avait que 59 ans. Juliette est morte en 1977, et je l'ai bien connue, même si j'étais trop jeune pour m'intéresser à la guerre, et que je ne lui ai jamais posé de questions à ce sujet.

Ci-après, sa carte d'ancien combattant, 4 ans avant sa mort:


photo prise avant-guerre, probablement à Ceilhes