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Le miracle de Saint-Thiébaut - 7 août 1914 |
par Emilie IHLER (1844 - 1922)
Petit conte écrit par Emilie Ihler, soeur de mon arrière-arrière grand-père, domciliée à Thann (Haut-Rhin) en 1914, en lhonneur de larrivée des soldats français de 14-18. Thann fut la première ville de lex Alsace-Lorraine à être libérée, seulement cinq jours après le début du conflit. Notons que Saint Thiébaut est le patron de la ville de Thann. Emilie fait allusion, dans ses lignes, au Général Louis Thiébaut Ihler, cousin de nos ancêtres et célébrité de la ville, mort en héros au champ dhonneur en 1793.
La grand rue à 4 heures du soir, un chaud soleil sans la moindre brise. La foule se presse jusquà la place de la Mairie. Sur les trottoirs sagitent des groupes, rentiers et commerçants, ouvrières de fabrique en cheveux.
Devant lhôtel Central, près de la Cathédrale, des jeunes gens boivent des boetis (sic) et fredonnent des chants, ce matin encore séditieux. Lun deux se lève brusquement, court chez lui et rapporte au milieu des acclamations, un drapeau tricolore caché pendant de longues années. Il flottera bientôt au dessus de lHôtel de Ville. Au milieu des groupes passent q.q. Allemands au visage soucieux, ils sefforcent dentendre les conversations, de noter les attitudes, de retenir les gestes.
____ Un Homme ____
Les Français ont passé le col de Bussang ; ils arrivent par milliers dans le haut de la vallée. Ils ont arrêté le train et maintenant occupent toutes les montagnes. Déjà le canon tonne du côté de Wesserling. Je les ai vus franchir le Pont Rouge et galoper vers Ranspach.
____ La veuve ____
Quels insensés ! La guerre nest pas déclarée entre la France et lAllemagne et les voilà qui passent la frontière. Malheureux, les Alsaciens ! ils vont chez nous mettre tout à feu et à sang. Adieu nos vignes et nos belles usines.
____ Le vieillard ____
Taisez-vous, la femme avec vos sots rabâchages. Malgré les yeux du policier qui nous épie, voyez que pour recevoir les nôtres, jai accroché à ma veste des dimanches les médailles de mes campagnes. Allons, les vieux dautrefois, un peu de courage, courons tous au devant de nos soldats.
____ Lenfant ____
Pas si vite que nous, grand-père. Vos jambes niront pas loin. Amusez-vous plutôt à narguer nos messieurs fonctionnaires qui défilent, honteux, la valise à la main. Déjà les gendarmes sont partis ce matin, leurs grosses joues tremblaient de peur.
____ Un homme ____
Les rats quittent la maison. Lont-ils assez grignotée, notre belle Alsace. Quils regagnent leur puant pays où les harengs poussent sur les arbres.
Gamins, laissez la place à ces cyclistes en uniforme qui pédalent comme des fous ! voilà bien larrière-garde de leur grande armée.
____ Le vieillard ____
Que ne leur ai-je jeté mon bâton en travers de la figure à ces bandits.
____ Une femme du peuple ____
Les voilà, les voilà. Comme ils vont vite sur leurs petits chevaux, les cavaliers à culotte rouge ! Ils ont le sabre au clair et ils nous sourient en passant.
____ Lenfant ____
Quel est ce grand là, avec son immense manteau rouge ? Est-ce le Général des Français ?
____ Un homme ____
Mon petit, cest un spahi ! Jai vu beaucoup de ses semblables quand je servais à la Légion. Ils sont braves comme des lions. Devant de tels soldats, nos prussiens seront vite malades.
____ La veuve ____
Bien malades en vérité, ils sont une poignée et les Allemands des milliers. Ils vont tous être massacrés.
____ Un chasseur à cheval ____
Et la mère, où sommes-nous ? Cette flèche
en dentelle qui se profile entre les montagnes sur le ciel bleu,
est-ce celle de Strasbourg ?
____ Le vieillard ____
Non, camarade, vous êtes à Thann, où il ny a que de bon Français, à Thann, que jamais garnison allemande na souillée, à Thann que St Thiébaud protège et quil vous gardait jalousement comme la perle de lAlsace.
____ Lenfant ____
Déjà, les fantassins arrivent, ils remplissent les rues et ils vont chantant. Ils ont des pantalons rouges, des képis de toile bleue et de létoffe autour des jambes.
____ Une femme du peuple ____
De ma ferme, je les ai vu grimper comme des fourmis en longue colonne sur les pentes de la Rangen. Jai couru affollée portant un grand panier de mirabelles et jai pu atteindre les derniers. " Prenez, prenez mes petits ". Ils riaient en puisant dans le panier avec leurs gamelles. Et je pensais toute joyeuse quainsi je ferais peut-être plus tôt finir la guerre.
____ Lenfant ____
Je suis tout essouflé davoir couru, ils allaient si vite que je nai pu les suivre. Derrière eux, jai été jusquà Vieux-Thann, mais ils lont déjà dépassé. Ah ! voici leurs canons ! comme ils sont minces et pointus ! les beaux chevaux aussi. Victoire, victoire aux Français.
____ La veuve ____
Malheur ! Nentendez-vous pas ce grondement sourd, là-bas dans la plaine, et le crépitement incessant de la fusillade ? Cest bien la grande Guerre qui commence. Soyez à jamais en exécration au mères, vous qui lavez déclarée.
____ Une femme du peuple ____
Ouvrez-donc les yeux la mère, au lieu de pleurnicher sans cesse. Voyez comme on leur fait fête. Tout est à la joie. Les drapeaux sortent des armoires où les méchants ne surent jamais les découvrir. Avez-vous admiré le grand oriflamme que nos jeunes gens ont arboré à la mairie. Il luit maintenant plus fier que les tuiles du toit de la Cathédrale.
____ Le vieillard ____
Bénis, soyez bénis, soldats que ns attendions et béni sois-tu Seigneur de justice et despérance, qui ma permis de les revoir. Maintenant tu peux me rappeler à toi, en un jour tu mas rendu toutes les joies de ma vie.
____ Lenfant ____
Les voilà qui jouent leur musique, que cest beau ! Le Général va parler, silence ! Pourquoi les fait-il pleurer ? Ils devraient rire plutôt, puisquils sont nos amis et que ns rions de les revoir dans la foule? Vive la France !!
____ La veuve ____
Pauvres enfants ! voilà maintenant que je les plains, ceux qui vont tirer sur mon fils. Et mon homme que joubliais, lui qui les aimait tant. Quil eut été heureux de les acclamer? Ne mavait-il pas fait promettre de planter un drapeau tricolore sur sa tombe le jour où ils reviendraient et de crier très haut : " Sergent du 100ème tes camarades sont là ".
Mon mari, mon enfant ! Jen deviendrai folle, cest sûr. Courons à la chapelle de St-Thiébaut ; sans doute y serais-je seule et pourrais-je loin du bruit, prier aux pieds de notre protecteur. Bon Saint, qui ne ma jamais laissée dans la peine, Saint de ma famille et Saint de tous les miens, console-moi, donne-moi la paix de lâme, lassurance que mon fils sera sauvé, que malgré son uniforme, ceux-ci ne légorgeront point.
Oh ! comme ces gens sur la place crient ! Vive la France ! cest déchirant, ma pauvre tête se brise. Si je pouvais seulement crier avec eux ! Pitié je ten conjure Saint-Thiébaut pitié pour mon enfant. Fais un miracle, prends ma vie sil le faut, je ten supplie à genoux, mais fais du moins que si le fils doit périr, ce soit sous luniforme que son père a porté.

____ Le Saint ____
Femme sèche tes larmes et demeure en paix. Ton voeux est exaucé car ton fils un jour prochain viendra tembrasser et déposer à mes pieds la croix glorieuse que la France donnera à ses soldats.
____ Le vieux Général Ihler ____
Vous pleurez sur vos fortunes, vous pleurez sur vos parchemins. Et nous qui avons donné nos enfants à la Patrie, voyez, nous navons pas une larme dans les yeux ! Quand Thiébaut Ihler, à la tête de ses dragons, sélança dans le Bienenwald, le 20 août dernier, contre les Hessois de Kavanagh. " Chargez ces bougres-là " leur criait-il et " Vive la république ". Frappé mort, il continue dexciter ses soldats : " Courage, mes amis, enlevez mes épaulettes pour quon ne reconnaisse pas votre Général et vengez-moi ".
Cest ainsi quest tombé le Thannois Ihler et cest pourquoi son vieux frère ne veut point outrager sa mémoire par ses pleurs. Il est tombé glorieusement pour la Patrie, pour Dieu, pour la République, où les places et les récompenses ne sont plus données à la faveur, mais assignées à ceux qui en sont dignes.
Imitez-le vous, ses concytoyens et pour que dans sa tombe il soit fier de vous, tâchez de le surpasser !