Je vais évoquer ici mon grand-père Gaston, rédacteur-journaliste originaire des Ardennes mais domicilié à Nancy (Meurthe-et-Moselle), porté disparu au front à l'âge de 29 ans avec toute sa section, aux alentours de la Ferme de "Beauséjour" dont les ruines se trouvent actuellement à l'intérieur du Camp militaire de Suippes, interdit d'accès.
Sa dépouille n'a jamais été retrouvée. Peut-être est-elle avec celles des nombreux soldats inconnus, morts pour la France, rassemblés dans les ossuaires de la Nécropole Nationale de Minaucourt-le-Mesnil-lès-Hurlus (51), ou bien est-elle encore ensevelie au fond d'une tranchée probablement rebouchée par les maudites "marmites" qu'évoquait Gaston dans ses lettres.
J'ai voulu lui rendre hommage, ainsi qu'à son frère Victor Henri (dit Henri), dont la sépulture se trouve à la Nécropole de Lachalade (55).
EN
HOMMAGE
À MON GRAND-PÈRE

- Extrait d'une lettre à son épouse Irène - à Haraucourt (en Lorraine) Lundi 3 août
1914 :
...Tous
les postes sont reliés par le téléphone militaire. Notre compagnie bivouaque
dans des tranchées qu'elle a creusées ; nous, nous couchons dans les granges
(je suis chez le garde-champêtre) et demain nous rejoignons nos camarades. Nous
serons alors bien reposés. On nous laisse absolument sans nouvelles
officielles. Un paysan nous a dit cet après-midi que la guerre était
déclarée avec l'Allemagne. On ne nous
confirme pas la nouvelle. Les officiers ont rapporté un incident de frontière à
12 kilomètres. Une patrouille de uhlans a été capturée par des chasseurs à
cheval : un maréchal des logis a tiré. D'autres annoncent que tout est pour le
mieux, que l'Angleterre fait de nouvelles ...?..(illisible) et que l'affaire pourrait s'arranger. Le moral de
tous les camarades est excellent. Aucun n'éprouve d'inquiétude et on ne désire
que faire le coup de feu si les évènements se précipitent. La confiance la plus
grande règne parmi nous. Les aéroplanes, l'artillerie lourde donnent à chacun
une pleine assurance. Ils préparent la besogne.
Me
voici donc sur la 1° ligne alors que je m'attendais à soutenir, avec le 146°,
la défense de Toul. Prie le Bon Dieu de me protéger et de me donner la force et
la santé pour accomplir mon devoir.
Je
porte sur mon coeur ta photographie et celle des enfants. À mon cou sont
suspendues les médailles de mon petit Jean. Que la Sainte Vierge me garde et te
protège. Embrasse bien ces chers petits pour moi, et tous nos amis. Quant à
toi, ma chère Irène, reçois l'assurance de toutes mes pensées et mes plus doux
baisers. Ton Gaston.
Ducloux,
146°, 9° Cie - Troupes de couverture.
- Sur
agenda - Mercredi 5 août 1914 :
Téléphoniste
a reçu nuit, à Drouville, déclaration guerre - lecture au retour aux tranchées
- enthousiasme - 4 moutons hussards tués avec sabre - journée occupée à
fouiller horizon - Alerte - 2° div. cavalerie Lunéville passe, s'empare Vic et
Moyenvic - J'hérite carte état-major.
-
Haraucourt, 6 août 1914 :
Six
heures matin
Ma
bien chère Irène
Parti
depuis deux jours aux avant-postes, je n'ai pas trouvé l'occasion de venir
causer un peu par lettre, avec toi.
Avant
de me remettre en route ce matin, je te griffonne rapidement quelques lignes
pour te dire que je suis toujours en excellente santé et aussi dispos que
possible. D'ailleurs, l'état de toutes les troupes est admirable. J'espère, ma
chère Irène, que toi aussi tu es bien portante. Soigne-toi bien avec les
enfants et ne te laisse pas abattre par le découragement ou l'ennui. Des
nouvelles nous sont parvenues de Nancy par l'Eclair, arrivé et distribué dans le pays où nous cantonnons.
Jusqu'alors, nous ignorions tout des nouvelles intérieures et extérieures.
Ainsi des rapports, transmis de bouche en bouche, nous faisaient connaître les
incidents de frontière dans notre voisinage. Bientôt, nous allons donner le
coup de bélier définitif et bientôt, je l'espère, je te reviendrai. Reçois ma
bien chère Irène mes plus doux baisers. Ton Gaston.
Embrasse
bien Jean et Simonne. Amitiés à tous, au journal, à Mr S.
J'ai
été nommé officiellement sergent sur les rangs, il y a 3 jours.
Ecris-moi
vite : Ducloux, Sergent 146° - 9° Cie - Troupes de couverture.
As-tu
reçu l'argent de l'Eclair et du Daily? Dans le cas négatif, dis à T. de récrire.
- Sur
agenda - Jeudi 6 août 1914 :
10
heures tranchées - retour 11 heures - rassemblement place du Mail - annonce
marche en avant 20° corps - brigade 5° hus. tue 3 espions Ecuelle -
Enthousiasme - Drapeaux salle des fêtes - 4° bat. de chasseurs - 39° Artillerie
- Déception. - Couché chez un ami de l'Eclair.
-
Haraucourt, le 9 août 1914 :
Ma
bien chère Irène
Nous
sommes toujours à Haraucourt, occupant des points stratégiques pour permettre
la concentration des troupes. Nous avions cru partir ce matin à 4 heures et
nous attendons. Aussi j'en profite pour t'écrire deux mots que je remettrai aux
automobiles qui passent ici chaque matin. J'aurais été heureux de revoir hier
soir le chauffeur auquel j'avais remis ma lettre, afin qu'il me donnât de tes
nouvelles, mais il n'est pas revenu. C'était Mr B., du Petit Vatel, qui l'a
remplacé. Ce matin est passé, à la 1ère heure, Mr D., le marchand de poissons, emmenant des
télégraphistes.
J'aime
à penser que tu es bien portante et que tu continues à te soigner. Il y a des
visites de médecins à Nancy ; il ne faut pas manquer d'aller les consulter
chaque fois où tu te sentiras souffrante, mais j'espère malgré tout que tu ne
manqueras à aucune règle de prudence. Tâche de m'écrire. Demande aux
automobilistes que je t'enverrai s'ils peuvent te prendre une lettre et à
quelle heure. Je m'ennuie de savoir comment tu as organisé ton petit intérieur.
Tu
n'as pas dû recevoir des nouvelles de Sedan. Henri doit
marcher contre l'armée allemande de Belgique ou sur celle qui a franchi le
Luxembourg. Albert F. doit être parti aussi comme territorial. À bientôt ma
chère Irène et reçois mes plus doux baisers. Ton Gaston. Que font Jean et
Simonne, Mr Mme T., Mme V. ?
- Sur
agenda - Samedi 15 août 1914 :
Départ
1 heure matin garde pont au Sud de Chambrey - Gourbi - Station électrique - Feu
sur aéroplane.
À
l'est, duel artillerie - Allemands se replient.
Au
nord, 1° section 9° attaquée - Caporal Rebouchet tué, G. et B. blessés en
recherchant caporal chef disparu la veille - Adjudant tue 2 uhlans - Orage
éclate le soir - La 9° rentre à la gare où elle couche.
-
Lettre non datée, mais forcément écrite dans la nuit du 14 ou du 15 août
1914 :
Ma
bien chère Irène,
Vendredi
1 heure du matin - Aux avants-postes.
Je
te griffonne 2 mots à la lumière d'une bougie après une vive alerte sur
Chambrey que nous occupons. Je t'envoie cette carte par un douanier qui fera de
son mieux pour la faire parvenir. J'ai reçu un mandat du Daily Mail
aujourd'hui. Touche-le et garde l'argent. As-tu reçu celui de l'Eclair? Dans le
cas contraire, fais écrire par A. T. J'ai reçu ta carte ce matin mais il est
probable que tu ne reçois pas les miennes, et cependant je t'écris chaque jour.
Je suis toujours en bonne santé et dans le meilleur esprit comme tous les
camarades. Cela va chauffer je crois. Que Dieu nous garde. Je t'embrasse de
tout... (la fin manque)
- Sur
agenda - Mercredi 19 août 1914 :
1
heure - Toujours en station près de la grand gare - Froid vif.
3
h 1/2 petit jour - Rejoignons emplacement petit poste - Patrouille va fouiller
jusqu'à Laneuveville - Rencontre uhlans quittant pays - Rapport du
lieutenant Etienne au Commandant - À 5 heures, ordre offensive générale -
Compagnie nous rejoint - Le 5° hussards passe pour éclairer 146° régiment -
Sommes à gauche du bataillon - Viande et café portés à dos - Suivons la voie
ferrée de Château-Salins en disposition combat.
Arrivée
gare Oriocourt - Croix rouge flotte sur couvent - En face nous,
Delme, au pied côte - Passons à gauche Laneuveville tranchées et fils de fer -
Viviers - Faxe - Descente vallée de la Nied, traversée près Oron, en position près du cimetière de 3 h à 5 h -
Mangeons conserve avec lieutenant - À droite, allemands occupent Lucy - leur artillerie démolie par la nôtre installée en
face - À 7 heures arrivons à Fremery abandonné - Feu, café, oeufs - Couchons
grange.
- Sur
agenda - Jeudi 20 août 1914 :
Réveil
3 h 1/2 - Café - Commandant fait rentrer dans les granges se reposer - 5 h,
obus et balles crépitent - Sortons de Fremery à droite, rampant fossé - 12° part en avant - Ennemi
dans le bois tire sans se faire voir, appuyé par artillerie qui met feu au
village - Tenons tête une heure - 12° se replie - Capitaine attend ordre - puis
décide gagner ferme à gauche - traversons vivement village, glissons dans
une pâture - Allemands avancent en tirant - Je suis blessé au bras gauche - M. me fait pansement - Adieu - Allemands montent -
Je me traîne - Caporal G. blessé - D. et quelques hommes font feu dans une
avoine sur les allemands qui montent village - Me rejoignent et lentement
battent en retraite - Repasse à Viviers où je me cache fagot - Obus tombent
sans relâche - Oriocourt flambe - Je suis voie ferrée Fresnes - La tuilerie et la forêt de Gremecey - Convoi
+ (croix rouge) du 18° corps
amène à Bioncourt, puis à Brin où l'on couche.
Le premier blessé de la Presse
Dans
son numéro du 28 août, le "Temps" réclame pour lui l'honneur d'être,
le premier de la presse française, atteint dans la personne d'un de ses
collaborateurs sur le champ de bataille : " Notre cher, notre brave
Philippe Millet, lieutenant au 4° zouaves, a été, écrit le journal parisien,
frappé d'une balle ennemie à la main droite. Fort heureusement, le projectile
n'a fait qu'une blessure légère."
Tout en souhaitant à M. Millet et au
"Temps" la guérison prochaine du sympathique blessé, nous devons
cependant nous efforcer de rendre à César ce qui est à César.
Nous croyons bien que c'est "LčEclair de
l'Est" qui a eu l'honneur revendiqué par le "Temps" : c'est le
20 août, à 5 heures du matin, que notre excellent collaborateur Gaston Ducloux,
sergent de réserve au 146° d'infanterie, a été blessé par une balle qui lui a
traversé l'avant-bras gauche au moment où, de sa main levée, il indiquait à sa
section la marche en avant. L'affaire se passait en Lorraine annexée.
Il y a donc bien des chances pour que Gaston Ducloux
soit le premier rédacteur français qui ait versé son sang pour la France dans
cette guerre.
Gaston
a donc été blessé le 20 août 1914 en Moselle, dans une pâture à côté de
Frémery.
- Sur agenda - Vendredi 21 août 1914 :
Départ
de Brin pour Nancy.
Hôpital
Jeanne d'Arc - Pansé - Nuit à l'hôpital.
- Sur agenda - Samedi 22 août 1914 :
Je
quitte à 3 h l'hôpital pour mon domicile.
Aucun
document pour la période entre août et octobre 1914.
Voici
quelques extraits des documents qui ont suivi :
-
Villegailhenc, 26 octobre 1914 :
Un
petit mot avant le départ du vaguemestre pour te donner de mes nouvelles. Je
suis arrivé ici dimanche après mille pérégrinations, fatigué ou plutôt fourbu.
Me voici arrivé à Villemoustaussou pour me faire incorporer et habiller. Je
vais être probablement affecté à la 31° Cie, mais je te confirmerai cette
affectation.
J'ai
trouvé ici Mme A. qui veille sur son fils qui a un peu de fièvre. Nous sommes
ici 25 sergents dont plusieurs camarades. 18 n'ont pas encore été au feu. Le 1er départ n'aura lieu que dans trois
semaines et les tireurs au flanc partiront dans les premiers, 5 ou 6 par
départ. À bientôt de tes bonnes nouvelles. Je t'embrasse bien, ainsi que les
enfants qui, j'espère, sont sages.
Amitiés
à M. Me T. et à Mme V. Et reçois ma chère Irène mes meilleurs baisers.
Ton
Gaston, au dépôt du 146°, 31° Cie - Villegailhenc par Carcassonne.
-
Pennautier, 9 novembre 1914 :
Ma
bien chère Irène,
Je
reçois ce matin lundi la carte de Mme T., contresignée par toi. Par le
même courrier, m'arrivaient deux lettres : l'une de A., l'autre
de mon cousin Georges Vaucher Sergent au 18° bataillon de chasseurs
à pied, Hôpital complémentaire n° 1, Montpellier Hérault. Il avait eu mon
adresse par ma tante de Reims. Voici ce qu'il me dit : "J'ai été blessé
par un obus. J'ai 17 blessures : le pied gauche traversé
et des plaies à la jambe gauche et à la jambe droite. La main gauche
presque traversée, une blessure au dessous de l'omoplate gauche, large comme
une pièce de 5 francs". Georges me demande ensuite d'aller le voir avec
une permission de 24 heures. Hélas, sa lettre est arrivée deux jours trop tard car
mercredi prochain c'est le départ. Cette fois, la
nouvelle est officielle. Poirot part avec moi pour le Nord.
À tous, espoir et courage. Je t'écrirai ce soir pour te donner les
renseignements qui nous seront fournis sur notre voyage. Je voudrais te faire
connaître, dès maintenant, un petit système pour que tu reconnaisses le pays
d'où je t'écrirai ou ce que j'aurai de particulier à te dire. Tu relèveras dans
le courant de ma missive toutes les lettres pointées que tu rassembleras pour
trouver le mot. Exemple : Pennautier. Je pointerai toutes les lettres dès le
début de la correspondance, pour arriver à ce mot. Tu me diras si tu as
compris? C'est simple.
Je
t'écrirai en cours de route, comme cela la correspondance ne cessera pas entre
nous.
À
bientôt, ma chère Irène. Je t'embrasse bien ainsi que Jean et Simone. Ton
Gaston.
(les
lettres pointées donnent le message suivant : Pennautier. Bons baisers ma
chère Irène).
-
Villemoustaussou, 24 janvier 1915 :
Ma
bien chère Irène
C'est
de ma nouvelle résidence que je t'écris. Tu comprendras alors pourquoi tu es
restée quelques jours sans nouvelles. J'étais désigné pour partir au front
vendredi dernier, mais voici qu'une circulaire ministérielle est arrivée, prescrivant
de confier l'instruction des bleus aux sous-officiers revenant du front. Les
quatre compagnies de bleus sont à Villemoustaussou ; leurs cadres étaient
composés en grande partie de fricoteurs n'ayant pas encore marché. Alors que je
revenais jeudi soir de monter la garde à la caserne où sont internés des
prisonniers allemands, j'étais informé que mon capitaine avait désigné au
commandant du dépôt cinq sergents. J'attendis donc d'être fixé avant de te
faire connaître la nouvelle, comme pour ma désignation au feu. Samedi matin, le
commandant ratifiait le choix du capitaine, sauf pour P. Samedi à 2 heures, je
quittai donc Castelnaudary avec 17 sergents à destination de Villemoustaussou.
Me voici donc arrivé à destination. Accueil sympathique des sous-officiers de
la 28° Cie, à laquelle je suis affecté. Encore quelques jours pour le
dégrossissement obligatoire ; on est toujours un peu gêné quand on est
transplanté dans un autre milieu. J'avais éprouvé un certain regret en quittant
Pennautier, car nous vivions, là, la véritable et bonne vie de cantonnement.
J'avais eu la chance de tomber sur un bon propriétaire. À Castelnaudary, ce fut
la vie de caserne dans toute sa laideur et toute sa rigueur. À
Villemoustaussou, nouveau régime de la paille. J'ai bien retrouvé ici mon ami
P. qui a dégotté un lit d'une place chez l'habitant. Nos prédécesseurs ont gâté
les indigènes. N'ayant pas comme à Pennautier de billet de logement, ils ont
loué des chambres à 1f. la nuit. Moi, je ne marche pas. J'engueule ces braves
méridionaux qui veulent vivre sur notre dos jusqu'au bout.
Quel
temps doit-il faire à Nancy, car depuis six jours il pleut sans discontinuer.
Quand j'aurai des économies, je m'offrirai une pèlerine caoutchoutée comme les
copains. Si le "Daily Mail" insère l'article que je lui ai envoyé, je
pourrai réaliser le projet que j'ai formé, mais voici quinze jours que j'ai
écrit et je n'ai pas de nouvelles. Aujourd'hui, il neige abondamment. Toute la
Montagne Noire est poudrée de frimas, mais cette neige n'est pas consistante.
Je profite donc de cet après-midi de dimanche pour faire ma correspondance. Je
vais écrire à M. et Mme S. pour les remercier d'un petit colis qu'ils m'ont
adressé, comme à tout le personnel mobilisé, je crois. Le colis comprenait un
petit cache-nez en laine tricotée (pas fameux), une paire de poignets en laine,
une pochette de ce papier sur lequel je t'écris, un crayon, un quart de
chocolat Stanislas, un carnet, 10 cigarettes, le tout accompagné d'une carte de
visite, portant les meilleurs voeux des expéditeurs. Cela m'a fait plaisir.
J'espère
que les Boches maintenant te laissent dormir tranquille. Moi aussi je suis
obligé de me lever à 6 heures du matin ; c'est un peu dur, vu la saison.
On
m'a confié le commandement d'une section, soit 80 poilus, parisiens et bretons...
-
Le sergent Ducloux, du 146° régiment d'Infanterie, à Monsieur le Commandant
du dépôt du 147° R. (Lettre non datée) :
Vous
avez bien voulu me renseigner sur le sort de mon frère Ducloux Victor Henri, de Sedan, réserviste au 147° et me dire qu'il était
décédé aux combats de Binarville, au cours des combats du 14 au 18 7bre (= septembre). Permettez moi de faire appel à votre obligeance et
de vous demander à quelle compagnie appartenait mon frère. Je voudrais avoir
des détails sur sa mort, savoir où il est enterré. Seul son capitaine pourrait
me répondre. D'autre part, je désirerais savoir si vous avez reçu au dépôt ses
papiers et ses effets personnels et si vous pourriez me les faire parvenir. Je
les adresserais alors à ma famille habitant Nancy. Mes parents habitant encore
Sedan n'ont pas dû être informés officiellement du décès de mon frère, puisque
Sedan est dans la zone envahie.
Veuillez
agréer, Mon Commandant, mes salutations respectueuses.
Gaston
Ducloux, Sergent au 146° régt. d'Inf., 28° Compagnie, Villemoustaussou, par
Carcassonne (Aude).
-
Villemoustaussou, le 22 mars 1915 :
...Aucune
décision officielle à ce jour. Notre capitaine a réuni ce matin les chefs de
section et nous a laissé entendre notre prochain départ. À mots couverts, on
parle de jeudi. Le 143° a embarqué hier 4 compagnies. Les bruits les plus
divers recommencent à circuler ; nous irions en Extrème-Orient, mais je n'en
crois rien. Espérons que bientôt ce cauchemar finira. Le printemps qui nous
souriait depuis deux semaines ici s'est envolé ; aujourd'hui grand vent et la
pluie ; il a fallu remettre nos capotes alors que nous étions déjà habitués à
aller à l'exercice en tunique...
-
Réponse du Commandement du dépôt du 147° (au dos de la lettre de Gaston) au
sujet de Victor Henri :
"En
réponse à votre demande, j'ai l'honneur de vous faire connaître que le soldat
Ducloux Victor appartenait à la 6° Cie du 147°. Les objets trouvés sur les
militaires décédés sont envoyés au Bureau de Renseignements et de Comptabilité
de l'Armée (Service de Santé) à Paris, auquel vous devez vous adresser pour
entrer en leur possession.
Veuillez
agréer, Monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.
Pour
le Commandant du Dépôt, signature illisible".
-
Annotation du Service de santé de Paris sur cette même lettre :
"Vu,
aucun effet personnel. Habt".
-
13 avril 1915 :
...J'apprends
par les journaux que ces lâches allemands ont bombardé, du haut de leurs
zeppelins, la ville de Nancy. Notre quartier a été épargné mais que faisaient
nos réflecteurs? Et nos artilleurs? Quelle peur encore pour vous! J'aurais
encore voulu être à tes côtés. Ecris-moi vite avec des détails.
J'aurais
voulu pouvoir t'écrire plus longuement, mais nous partons au tir. À ce soir. Ma
chère Irène je t'embrasse de tout mon coeur. Gaston.
-
Villemoustaussou, 15 avril 1915 :
...Les
jours se suivent et ne se ressemblent pas, dit un proverbe. Hier, je croyais, à
bref délai, rejoindre avec mes petits bleus le front des armées. Ce matin, une
circulaire ministérielle est arrivée demandant un état de proposition au grade
de sous lieutenant, pour l'instruction de la classe 16, des sous-officiers
pourvus du brevet de chef de section. Je suis le seul proposé.
...Ce
matin j'ai reçu ta lettre si attendue. Notre bon petit Jean est bien gentil
d'implorer pour son papa la protection du bon Dieu.
...Je
suis heureux que la ville de Nancy ait été relativement épargnée et que tous en
aient été quittes pour la peur. Ma chère Irène reçois de ton Gaston ses
meilleurs baisers.
-
Villemoustaussou, 19 avril 1915 :
...Un
petit mot cet après-midi avant de partir à une revue. On décore mon capitaine,
M. Schlumberger, de la croix de la Légion d'honneur. Il a eu lčoeil arraché par
une balle dans un combat livré dans la Somme. Aujourd'hui, grand bouleversement
au dépôt. On rappelle tous les sous officiers par ancienneté à Castelnaudary.
Deux seuls doivent rester ici. Je serais parti si je n'étais obligé d'attendre
le retour de mon dossier du ministère de la guerre.
...Rien
de particulier ici ; toujours la pluie. Ma chère Irène, reçois pour toi et les
enfants les meilleurs baisers de ton Gaston. J'attends toujours des nouvelles
de l'Eclair. Gaston Ducloux.
-
Villemoustaussou, 23 avril 1915 :
...Je
ne sais rien encore sur ma nomination. Nos dossiers devaient être au ministère
de la guerre le 25 ; une décision sera prise d'ici le 1er mai sans doute. Je ne
me fais pas d'illusion car il paraît que tous les adjudants et sergents-majors
de Castelnaudary ont eux aussi fait leur demande, et comme ils sont près du
soleil, ils pourront réussir. J'espère tout de même, confiant en tes prières.
Les
sergents qui sont partis, il y a quelques jours, n'ont pas moisi au dépôt ; les
uns sont au 346, d'autres au 146, d'autres enfin encadrent un bataillon de
marche, le 420, qui va aller au Camp de Mailly. Il nous reste ici 50 poilus, ce
sera pour le prochain départ et, si je ne suis pas nommé lieutenant, je les
accompagnerai sans doute.
-
Carte-lettre reçue par Gaston à Villemoustaussou :
"Le
23 avril 1915
Monsieur
Ducloux
En
réponse à votre lettre du 15 courant, voici les renseignements recueillis sur
la mort de votre frère. Il fut tué le 16 septembre au cours d'une charge à la
baïonnette sur Binarville. Sa mort fut celle d'un brave frappé d'une balle au
coeur qui l'arrêta net dans sa course. Il s'est abattu et n'a plus bougé, ce qui
fait supposer qu'il n'a pas souffert. Quant à l'endroit de la tombe, ce sont
les Allemands qui ont dû en prendre soin, car à la nuit nous devions nous
replier dans la forêt et laisser nos malheureux camarades sur le terrain.
Recevez
Mr l'assurance de mes meilleurs sentiments. RD."
-
Villemoustaussou, 25 avril 1915 :
Ma
chère petite Irène
Quel
triste et mélancolique dimanche! Cependant le printemps chante partout et
invite à la gaieté. Le soleil du Midi, le vrai soleil cette fois, dore la
campagne toute verdoyante et cependant j'ai l'âme bien en peine.
Ce
matin, avant le rapport, je suis allé à la grand-messe et puis ce fut le
déjeuner. Mais notre popote a perdu son animation et son charme qui nous
faisaient oublier tous nos ennuis. Où sont les tablées de 20, 30..., plus
d'interpellations, plus de cris, plus de chant. Cinq sous-officiers seuls
restent à la compagnie dont trois inaptes. On déjeune ou on dîne
tranquillement, sans crainte de recevoir une demi boule de pain sur la tête,
mais l'ennui pèse comme un malaise sur le cercle. On sent que pour tous des
décisions nouvelles vont naître. Ce sera bientôt notre tour de quitter
Villemoustaussou. On annonce le départ des derniers bleus pour mardi. Il faudra
les encadrer. La réponse sera certainement revenue du ministère de la guerre et
je serai définitivement fixé sur mon sort. Cela me pèse de vivre dans
l'incertitude. Plusieurs de nos camarades sont venus cet après-midi de
Carcassonne ; ils cantonnent dans cette ville en attendant le départ du
bataillon de marche du 76° auquel on les a affectés. Ma pensée va donc vers toi
tout entière. Je voudrais déjà la nuit venue et m'endormir avec ton visage dans
ma tête, car c'est le soir seulement que je me sens le plus heureux. Cet
après-midi va s'achever dans un tête à tête avec mon ami V. On se regardera
comme des chiens de faïence et puis ce sera le dîner, après que l'un et l'autre
nous aurons dit cent fois "Vivement Nancy!" Eh oui, ma chère Irène,
mais en attendant je ne puis que t'offrir l'assurance de mon bon souvenir et de
mon affection. Reçois pour toi et les enfants les baisers de ton Gaston.
-
Villemoustaussou, 30 avril 1915 :
Ma
bien chère Irène
Ta
lettre de ce matin m'a causé le plus vif plaisir, surtout d'apprendre par la
carte que grand-père Lucien avait été évacué par les allemands par la Suisse.
Schaffhouse est la dernière gare internationale. Tous les évacués sont dirigés
sur Annemasse (Hte Savoie) ; un comité, dont je tâcherai d'avoir l'adresse, les
répartit dans le Midi. Mr T. pourrait te la procurer. Ce serait donc à ce
comité qu'il faudrait écrire pour savoir où grand-père Lucien a été évacué.
Celui-ci, sur sa demande, pourra être dirigé sur Nancy et, je crois, toucherait
une allocation, ce qui vous permettrait de vivre sans souci. J'ai l'espérance
aussi d'apprendre, un de ces jours, l'arrivée de mes parents en Haute Savoie ,
ce serait à souhaiter; vous vous trouveriez tous réunis à Nancy et je
demanderais à l'Eclair de trouver une situation à Marie et Lucie.
J'espère
que Simonne va mieux, mais toi aussi il faut te soigner. Tu pourrais aller à la
consultation l'après-midi à l'hôpital, ou au dispensaire de la Croix Rouge, rue
St Fiacre. Il faut veiller à ta santé et prendre des précautions. Quant à moi,
ma santé est plus que parfaite ; je commence à retrouver mon poids, bien que
déjà la chaleur se fasse sentir dans le Midi.
Rien
de nouveau sur ma situation militaire. Ma chère Irène, je t'embrasse de tout
mon coeur.
Gaston
Ducloux.
-
Villemoustaussou, 5 mai 1915 :
...J'ai
eu aujourd'hui l'occasion de retourner avec ma compagnie à Villegly et de
revoir les réfugiés de Sedan. Cette fois, les jeunes filles étaient là ; elles
connaissent bien mes soeurs et elles m'ont affirmé les avoir vues la veille de
leur départ, alors qu'elles allaient au pain. Il est probable que mon père,
étant employé de la ville, ne sera pas évacué car les allemands font
fonctionner tous les services ; ma famille ne serait pas trop malheureuse à la
suite de cette situation. Les allemands n'auraient pas commis trop d'exactions
; polis avec les femmes ; certaines même leur ont accordé leurs faveurs, et les
réfugiés me les citaient. On les aurait obligées à aller à la visite sanitaire,
car la police allemande est très sévère.
Melle
G. connaissait très bien aussi notre pauvre Henri.
Les
allemands reconstruisent en ville, créent des jardins, plantent des pommes de
terre et font garder la nuit ces jardins. Ils paraissent découragés cependant.
Beaucoup se suicident au pont de Meuse, pour ne pas repartir au front.
Ma
chère Irène, reçois les bons baisers de ton Gaston qui pense sans cesse à toi
et te désire de tout coeur. Gaston.
-
Villemoustaussou, 9 mai 1915 :
Ma
bien chère Irène
Voici
le mauvais temps revenu dans ces pays. Depuis huit jours il pleut sans discontinuer.
Quel triste dimanche à ajouter encore aux autres. Cet après-midi, nous restons
dans la salle où nous prenons nos repas. Il y a un billard, mais cela ne
m'intéresse pas ; la manille, c'est aussi fastidieux. Je préfère d'ailleurs
t'écrire ma petite lettre quotidienne et t'envoyer mes meilleures pensées.
L'ordre vient d'arriver de préparer un départ de bleus pour le 146° ; vingt par
compagnie. Cela va me donner aussi une certaine occupation et une certaine
distraction : les réunir, les armer et les équiper, et aussi les surveiller. Le
pinard, comme ils disent, est bon marché : quatre sous le litre ; avec son prêt
de 0, 50 on peut se payer une muflie ; et comme ils l'ont touché avant leur
départ, dame ! Ils nous quitteront demain à six heures pour Castelnaudary et
ensuite Arras, où se trouve actuellement le 146° de retour d'Ypres. Et
maintenant ce sera la tristesse dans ma compagnie et surtout dans ma section.
Il ne m'en reste plus que quarante, les retardataires et les malades. On va
préparer le déménagement pour Alzonne ; le départ est toujours fixé au 15 mai.
Après le cantonnement préparé, on regagnera la caserne bien triste de
Castelnaudary, et après, à Dieu vat, comme disent les marins ; à moins que la
nomination attendue ne soit annoncée. On n'entend plus rien dire. Le ministère
de la guerre aime faire traîner les choses en longueur ; et puis, les demandes
étaient tellement nombreuses ; les vacances aussi au front.
Ce
dimanche aussi pour toi, je le sais, n'est pas gai. J'espère maintenant que ta
santé est bonne, que notre petit Jean et Simonne sont complètement remis de
leur indisposition et que tous trois vous serez plus ou moins tranquilles en
attendant un retour auquel j'aspire et que je désire tant. Si Nancy n'était pas
dans la zone des Armées, et si j'étais assuré d'être encore dans le Midi à la
Pentecôte, je me ferais une fête d'aller vous revoir. Une chose seule serait
possible, si j'étais nommé sous lieutenant. Sur ma première prime
d'habillement, t'offrir un voyage à Paris et moi t'y retrouver 48 heures. C'est
le beau rêve que parfois j'ai caressé, mais ce n'est qu'un rêve et je te le
fais partager. Il est trop beau n'est-ce pas. Je serais si heureux de te serrer
dans mes bras, depuis cinq mois que tes caresses me manquent. Sois en assurée,
ma chère Irène, je n'en ai pas cherché la consolation dans des amours
passagères. C'est toi seule, ma bonne petite, que je sais aimer et c'est à toi
seule que je garde toute mon affection. L'éloignement n'aura fait qu'aviver nos
désirs et nos bons sentiments. Espérons qu'il sera de courte durée maintenant.
À bientôt, et garde pour toi les plus affectueux baisers de ton Gaston.
- Castelnaudary,
22 mai 1915 :
Ma
chère petite Irène
Comme
les journées sont longues et bien occupées en caserne. Après dîner, me voici
remonté dans ma petite chambre au 4° étage sans ascenseur, et ma pensée s'en va
vers toi, ma bien aimée que je regrette tant et que je voudrais combler de mes
caresses. Cette solitude à la caserne me pèse, entouré d'innombrables
sous-officiers qui me sont tous indifférents et dont, pour la plupart, le seul
souci est de parader en tenue fantaisie, bottines képi et gants, de nous
éclabousser de leur luxe. Dans ce pays, je me sens plus étranger encore. Cette
atmosphère de caserne m'oppresse, alors qu'à Villemoustaussou nous vivions
quasiment une vie de famille, à dix. Nos chères femmes cependant nous
manquaient et, crois le bien ma chérie, pas de remplaçantes, et tous de
regretter leur intérieur, leur bon petit nid d'amour, les caresses folles. Oh !
comme je voudrais aujourd'hui et toujours sentir un peu mon coeur trembler sur
le tien. Je vis de ton premier à ton dernier baiser, Petite Reine, si gentille
en mes bras. D'autres femmes n'ont jamais captivé ma pensée. Comme une sainte
image, je garde ta photographie pieusement sur ma poitrine. Il me semble que je
suis un peu moins seul. Que sera demain pour moi ? On a bien voulu me faire
savoir officiellement que j'étais le premier à partir, mais on ne parle pas
encore de l'envoi d'un renfort prochain. Il est vrai qu'il y en a toutes les
semaines et je serais surpris d'être là encore dimanche.
- Sans
date :
Lorsque tu reposes
Auprès de mon coeur
Les lys et les roses
N'ont plus de senteur.
Ton bras que je touche
Au lys est pareil ;
Des roses ta bouche
A l'éclat vermeil.
Quand tu fais entendre
Auprès de mon coeur
Ta voix douce et tendre,
Ton rire moqueur,
Tu mets tout en fête
Le joyeux pinson
Comme le poète
Dit mieux sa chanson.
Quand tu n'es pas mignonne
Auprès de mon coeur,
Tout est monotone
Vide et sans couleur
Le soleil se brouille,
Le pinson bredouille
Et mon coeur aussi.
- Castelnaudary,
25 mai 1915 :
Ma
bien chère Irène
Je
commence à renaître dans mon élément et à me faire à ma nouvelle vie. Me voici
revenu à mes premières années de caserne, familier aux sonneries diverses des
clairons, aux appels des adjudants de semaine, aux cris dans les chambrées. Il
semble maintenant que je me retrouve dans ma bonne caserne de Merbron (?) et dans la petite ville de Mézières, témoin de nos
premières ou plutôt de nos secondes amours. Aujourd'hui, la compagnie a subi un
profond remaniement ; nous avons reçu tous les anciens de la classe 15. Je
reste avec mes chers petits bleus de la 28° qui m'aiment bien, tu peux le
croire, et qui voudraient tous partir avec moi. On annonce, en effet, un départ
pour le 346°, dont je serai sans doute. Je te confirmerai la nouvelle quand le
sergent-major sera revenu de la salle des rapports. Me voici avec 4 sergents
sous mes ordres, dont un vieux briscard de 42 ans, territorial de Marseille.
Les autres sont parisiens. Ils sont contents eux aussi et se déchargent sur moi
de la besogne et du commandement. Actuellement pour eux, c'est la sieste en
attendant l'exercice. Demain reprennent les marches d'entraînement. Les pieds
commencent à se piquer par la sueur. Quand je serai parti, il faudra m'envoyer
souvent une paire de chaussettes et de la poudre de talc ; d'ailleurs je te
ferai mes recommandations en temps utile. Ma chère Irène, je t'embrasse de tout
mon coeur. Ton Gaston.
-
Laroche, Mardi 1er
juin 1915, 10 heures :
Ma
bien chère Irène
Je
profite d'un arrêt bien inattendu à Laroche (Yonne) pour t'écrire un peu plus
longuement. Voici les trois quarts de la France traversés en omnibus. À part la
fatigue et la longueur du voyage, le trajet est agréable. La vallée du Rhône
magnifique avec ses vignes, ses champs, ses vergers, les cerisiers courbés
jusqu'au sol, puis après Lyon où nous avons arrêté cinq minutes, la vallée de
la Saône aussi fertile, la Bourgogne et ses crus, Chambertin, St Georges,
Vougeot, L'Hermitage, puis l'Yonne. Alors que nous croyions gagner Paris sans
arrêt prolongé, on nous a arrêté à Laroche, gare importante du P.L.M., gare de
triage et de rassemblement, à cinq heures du matin. Nous faisons le café et la
soupe, et nous ne repartons qu'à midi pour le Bourget puis Arras où nous
n'arriverons que demain matin. Visite obligatoire du pays, tout neuf, semblable
à la grande banlieue parisienne. Ce ne sont que de petites villas entourées de
roseraies magnifiques, et louées aux ingénieurs et employés de la gare. Les
trains amenant des troupes de toutes armes, Sénégalais ou Hindous, se
succèdent. On forme un groupage pour nous cet après-midi avec des détachements
d'autres régiments ; beaucoup d'artillerie également. Tout cela gagne le
Pas-de-Calais.
En
passant cette nuit à Dijon, je me suis rappelé mon dernier voyage à Nancy, et
volontiers j'aurais obliqué à droite. Ma bien chère Irène, je m'en vais en
toute tranquillité retrouver mes camarades du 146° et, comme eux, faire mon
possible pour travailler à la cause commune. Je pars avec la plus grande
confiance et la plus grande sûreté de moi-même : bientôt nous serons l'un à
l'autre, car l'effort final est proche, et nous nous aimerons tant et tant que
nous oublierons vite les longs mois de séparation. Aussitôt affecté, je
t'enverrai mon adresse. Ne m'écris pas avant et ne m'adresse qu'un mandat-carte
de 15f. J'espère, ma chère petite, que tu es en bonne santé ainsi que les
enfants et que tu supporteras avec courage notre séparation provisoire. Je t'embrasse
de tout mon coeur. Ton Gaston.
Nos
petits bleus sont enthousiasmés. Plus de 500 hommes du 160° viennent de se
joindre à nous. Nous ne formons qu'un seul train.
-
Mercredi 2 juin 1915 - 10
heures matin :
Ma
bien chère Irène
Un
mot griffonné comme je puis, en chemin de fer. Nous n'avons pas quitté nos
wagons depuis Laroche. Arrivés en pleine nuit dans la gare de triage du
Bourget, nous y sommes demeurés deux heures et maintenant en route pour le
Nord. Le paysage change et puis nous entrons dans la zone des armées. À 8
heures nous étions à Montdidier, maintenant nous approchons d'Amiens. Tout va
bien. Les bleus sont contents des acclamations qu'ils ont suscitées hier, dans
la banlieue parisienne. Aujourd'hui ils sont un peu plus calmes. Fatigués de
chanter. Ma chère Irène, je t'embrasse de tout mon coeur.
G.
Ducloux, Sergent au 146° Régt. d'Inf., Détachement de renfort.
-
St Pol - 2 juin 1915 - Cinq heures du soir :
Ma
bien chère Irène
Notre
voyage se poursuit agréablement dans le merveilleux panorama de la Picardie et
de l'Artois. Jamais la nature ne s'est parée aussi richement. Partout c'est la
vie ; mais à 20 kilomètres parle la grande voix du canon. Nos bleus s'amusent
aux convois de prisonniers encadrés de hussards et que nous croisons sur les
grandes routes. Notre premier contact vient de se faire avec les camarades de
la région. À bientôt. Reçois ma chère Irène les bons baisers de ton Gaston.
G.
Ducloux, Sergent au 146° Regt. d'Inf., Détachement de renfort.
-
Vendredi 4 juin 1915 :
Ma
bien chère Irène
Me
voici parvenu au terme de mon long voyage. Il ne m'a pas été possible de
t'écrire plus tôt. Mercredi à 9 h 1/2 du soir, nous quittions le train qui nous
avait amenés de Castelnaudary, et l'on nous annonçait que nous allions
cantonner au village. Mais il nous fallait faire cinq kilomètres et nous
arrivâmes dans une vaste prairie servant de parc d'artillerie. Ce fut notre
première étape. Bien vite, les petites tentes furent montées, en pleine pâture,
et nous nous endormîmes d'un sommeil de plomb tandis qu'à dix kilomètres de là,
chantait la grosse voix du canon. Je me figurais être à Moncel, tandis que
notre artillerie bombardait Château-Salins. À 3 h 1/2 nous étions levés, le
froid très vif avait abrégé notre sommeil. Dans le ciel rosé, nos escadrilles d'avions
commençaient leur randonnée. On nous apprit alors que nous allions rejoindre
notre régiment au repos avec le 20° corps, à 20 kilomètres en arrière. Marche
assez pénible sous le soleil brûlant ; nous étions chargés comme de petits
mulets. On arriva à une heure dans un coquet petit village où nous fûmes
accueillis par nos anciens camarades, devenus de vieux briscards, et pour qui
la campagne est pleine de souvenirs. J'ai rencontré un lieutenant que j'avais
connu à Villemoustaussou et qui me fit affecter à sa compagnie comme chef de
section. Coucher hâtif, car nous étions tous bien fatigués. Ce matin, réveil à
4 heures et départ à l'exercice de bataillon à cinq heures, car ..........illisible...... grandes étapes prochaines, quand bientôt nous
foncerons sur les allemands pour les refouler, d'abord aux confins de la
Belgique. Ma bien chère Irène, confiance et espoir. Vos bonnes prières me
protégeront et votre souvenir sera mon réconfort. Je me promets bien de
t'écrire chaque jour, ne fut-ce qu'une carte, mais ne t'inquiète pas si tu
restes plusieurs jours sans nouvelles, car la correspondance n'est pas toujours
facile à expédier et le service des postes peut être irrégulier. Ma chérie, je
t'embrasse de tout mon coeur avec Jean et Simonne. Reçois les bons baisers de
ton Gaston qui t'aime bien.
- Vendredi
4 juin 1915 (carte) :
Ma
bien chère Irène
Je
m'empresse de t'envoyer aujourd'hui mon adresse. Affecté hier à mon arrivée au
146°, je compte à l'effectif de la 4° : Gaston Ducloux au 146° Régt.
d'Inf. 4° Compagnie, Secteur postal 125. J'attends bientôt de tes nouvelles au
petit village où nous nous reposons. Ma santé est excellente. J'ai retrouvé ici
une bonne partie de mes camarades de la 9°, toujours courageux à leur poste.
Reçois ma chère Irène, pour toi Jean et Simonne mes meilleurs baisers. Ton
Gaston.
-
Dimanche 6 juin 1915 (selon
le système codé de Gaston, cela donne : "Ivergni près de neuville arras [?] nous sommes au repos") :
6
heures soir
J'avais
espéré pouvoir disposer de mon dimanche pour mettre à jour ma
correspondance, mais nos dernières heures de liberté et de calme relatif sont
employées à des revues et à des exercices d'assouplissement du bataillon. Il
nous faut fondre nos dernières recrues avec les anciennes et préparer nos légions
pour les randonnées futures. Le canon tonne avec fracas. Cela nous réjouit
l'âme. La bonne besogne accomplie par nos camarades
s'achève dans de bonnes conditions. L'organisation est
merveilleuse et les chances de victoire se multiplient. Les
convois de prisonniers encadrés par nos brillants
hussards de Nancy se succèdent. Ils sont à bout de souffle.
Soleil
plus chaud que celui du Midi, mais... soif terrible, et le vin à 18 sous.
Chaque
jour je découvre d'anciens camarades, des bleus que j'ai dressés depuis
cinq mois et qui font honneur au sergent qui les a
dressés, auquel d'ailleurs ils témoignent leur reconnaissance. Braves et
sans peur. Encore quarante huit heures et ce sera notre tour de remplacer
nos amis fatigués par une lutte incessante. J'ai confiance
toujours. Sois sans crainte pour moi, car je saurai faire comme toujours
mon devoir. Tu n'auras pas à rougir si je tombe et
tu ne recevras pas, comme certaines, mes menus objets avec cette mention : "Mort
en lâche le....", avec 12 balles françaises dans la peau.
Lancés
en campagne, nos besoins demeurent les mêmes quoique un peu limités. Je te
demanderai de m'envoyer chaque semaine une paire de chaussettes de coton; avec
une boite de cigarettes Maryland à 0f. 65 ; mes favorites les Levant sont trop
chères : 0, 80. Dans ton premier envoi, tu ajouteras une petite boite en fer de
vaseline, remplie de pommade mercurielle pour parer et détruire dans leurs
oeufs les tontons, comme les appellent les poilus. Ce sont nos camarades les
plus attachés à notre personne ; je n'en compte pas il est vrai pour le moment,
mais certains camarades connaissent le prix de leur amitié. On fait de
l'élevage et du croisement, français et boches. Ajoute aussi un petit peigne ou
démêloir.
Ma
bien chère Irène, je t'embrasse bien de tout mon coeur avec nos petits Jean et
Simone. Ton Gaston. Mes bonnes amitiés et souvenir à M. Me T., Mme V.
Un
petit crayon à encre s.v.p. Joindre à chacune de tes lettres une feuille et une
enveloppe.
-
Mardi 8 juin 1915 :
Ma
bien chère Irène
À
ce jour, je n'ai pas encore de nouvelles de toi ; sans doute que mon adresse ne
t'est pas encore parvenue, pas plus qu'au vaguemestre de la 32°. Je ne
m'inquiète pas cependant, sachant que je ne puis en aucune façon t'incriminer.
Nous sommes toujours à l'arrière, ce qui ne signifie pas au repos, car depuis
quatre heures du matin nous pivotons dans les bois comme aux plus beaux jours
de l'active. Il fait une chaleur terrible et une ...soif intolérable. Et le vin
est si cher, 18 et 20 sous ; pas de bière ; aussi le mess des sous/off. fait-il
entendre un concert de récriminations à l'adresse des bistros. Toutes les
denrées alimentaires sont au même prix : beurre, oeufs, salades, légumes. Le
ravitaillement n'est pas facile, cela se conçoit. Combien de temps allons-nous
demeurer ici. Nul ne le sait ; nous pouvons partir du jour au lendemain pour
regagner le secteur brillamment défendu par nos anciens, comme nous pouvons
rester huit jours. Tous nos petits bleus brûlent d'aller faire connaissance
avec les Boches, enthousiasmés qu'ils sont par les récits des rescapés. J'ai dû
te dire que j'étais proposé une troisième fois comme s/lieutenant. J'attends
toujours, par modestie, ne cherchant en aucune façon me mettre en avant. Mes
poilus, venus de tous les coins de France pour renforcer le 146°, commencent à
se plier à la discipline et à faire ce qu'on leur demande. Avec eux nous ferons
du bon travail, à Dieu plaise. Les lorrains, hélas, sont bien peu nombreux
maintenant, après neuf mois de campagne, à part officiers et sous officiers ;
beaucoup ont été évacués après blessure ou maladie. Si je puis ce soir faire un
effort pour écrire à M. Mme T., je le ferai, car ils doivent bien m'en vouloir
et, cependant, ce n'est pas de la mauvaise volonté. J'attends toujours des
réponses de l'Eclair. Dans mes moments de loisir aux tranchées, je tâcherai
aussi de leur faire parvenir quelque article. Peut-être en tirerons-nous un
avantage matériel. Ma bien chère Irène, reçois de ton Gaston ses meilleurs
baisers. Embrasse bien aussi notre petit Jean et Simone qui, j'espère, sont
bien sages.
G.
Ducloux
P.S.
: Comme les journaux ne nous parviennent qu'irrégulièrement, coupe dans
l'Eclair les communiqués officiels, de la même façon que celui que je te joins.
-
Vendredi 11 juin 1915 :
Ma
bien chère Irène
Voici
le vaguemestre qui vient de passer dans le village que nous occupons. Ce n'est
pas encore aujourd'hui que j'aurai le plaisir de lire tes bonnes nouvelles.
C'est tapi au fond d'une cave bien bétonnée, reprise aux Boches non sans mal
comme celles de tout le pays, par les anciens du 146, du 10 au 24 mai, que je
te griffonne ces quelques mots sur un papier bien sali, mais à la guerre comme
à la guerre. C'est le cas de le dire. Au dessus de nos têtes se poursuit un
inlassable duel d'artillerie. Nos 75 et nos Rimailho (?) mènent un beau concert. Ce que les Boches doivent
déguster ! Quant à nous, nous sommes tranquilles, car on est accoutumé à ce
tapage infernal. C'est cent mille fois le bombardement de Nancy. Encore
quelques jours, et nous irons au repos vingt cinq kilomètres en arrière.
Naturellement, ma santé est excellente. On se fait à l'ordinaire de sardines,
de bifsteacks et de riz. Tu voudras bien m'envoyer par la poste six tubes de
chocolat instantané à 2 sous, pour les jours où je désirerai me confectionner quelque
chose de chaud. À bientôt ma chère petite de tes bonnes nouvelles. Confiance
toujours, et reçois les bons baisers de ton Gaston, pour toi , Jean et Simonne.
Gaston
Ducloux.
-
Dimanche, 13 juin 1915 :
6
heures soir
Ma
bien chère Irène
Je
reçois à l'instant ta première lettre datée du 9 juin. Tu vois, le courrier ne
mettra que 4 jours, tant mieux pour tous.
...D'argent,
pour le moment, on n'en a pas besoin, sauf quand on va au repos, tous les 20 ou
30 jours, pour se remettre un peu des privations et faire un peu de provisions
de tranchées. On ne fait qu'un repas, et à une heure du matin. Envoie-moi ce
que je t'ai demandé dans mes dernières lettres, de l'alcool de menthe comme tu
me le proposes, car tes prévisions sont bien justes. Nous avons touché des masques.
Merci de ta bonne intention. Ma bien chère Reine, je t'embrasse de tout coeur.
Gaston Ducloux.
-
Dimanche, 13 juin 1915 :
7
heures soir
Je
complète ma carte de 6 heures. J'ai prié mon ami V., toujours à
Villemoustaussou, de t'envoyer le colis que je t'avais préparé avant mon
départ. Je vais le lui rappeler ce soir par une carte. Je te remercie, et de ta
fleur, et de ta prière. Je possède encore une petite broche ; je te la ferai
parvenir quand nous retournerons à l'arrière. Tu feras tirer une petite photo
toi même si tu le peux, et tu la découperas. À bientôt ma chère Irène. Reçois
les meilleurs baisers de ton Gaston.
G.
Ducloux, Sergent, 146° Rgt. d'Inf., 4° Cie, S.P. 125.
-
Des tranchées, le 14 juin 1915 :
Ma
bien chère Irène
Me
voici revenu moi aussi à l'âge des cavernes. Comme nos ancêtres, je me fais à
la vie souterraine et j'ai déjà acquis une certaine habileté à la confection de
mes passagères demeures. La nuit dernière, après avoir poussé nos sapes vers
les lignes ennemies, nous sommes revenus deux kilomètres en arrière, nous
reposer dans les longs boyaux qui donnent accès au village dont nous tenons la
lisière nord. Ces boyaux ont été fabriqués par les Boches qui les ont baptisés
: Canal de Suez, Canal de l'Oder etc.. Tu peux bien croire que ces boyaux sont
repérés et que les Fritz nous arrosent de leurs marmites. Aussi au petit jour,
avec mes deux chefs de demi-section, nous construisîmes-nous une superbe
guitoune à flanc de boyau. Les charpentes des maisons démolies nous fournirent
d'excellents étais et de solides chevrons. Des sacs remplis de terre servirent
à la couverture, si bien que maintenant nous ne craignons plus les schrappnels.
Un gros noir pourrait, il est vrai, venir nous déranger, mais il y a tant
d'espace autour de nous que nous sommes tranquilles. Je viens donc de dormir de
8 heures à midi. Mon sommeil a bien été troublé par quelques détonations un peu
fortes mais c'est un léger détail. Avant de savoir quelles seront nos
occupations précises de cet après-midi, je te griffonne quelques mots. Chaque
fois que je pourrai t'écrire et faire parvenir mes lettres au vaguemestre à
l'arrière, je le ferai, mais il ne faudra pas t'inquiéter si parfois tu restes
quelques jours, voire même une semaine ou deux sans nouvelles, car si l'action devient
plus chaude, les relations postales seront plus difficiles et les moments de
tranquillité moins nombreux. Je compte donc sur ton calme et sur ta patience.
Ce soir, peut-être aurai-je le plaisir et le bonheur de recevoir une lettre de
toi. J'y répondrai aussitôt que faire se pourra.
-
15 juin 1915 :
16
heures
Ma
bien chère Irène,
Je
m'apprêtais, cet instant, à t'écrire quand mon planton me remet une lettre de
toi, lettre datée du 10. J'ai été surpris à la lecture de la page de Jean.
C'est très bien, et mes compliments comme à Simonne. Oui, mes petits bleus sont
avec moi pour la plupart, et tous très braves et très courageux. Ici, comme à
Nancy, il fait très chaud et très soif. Je regrette la Greff, ou la
Champigneulles dans mon grand verre. Bientôt, espérons-le, je rattraperai les
bouteilles perdues. Aucun incident digne d'être noté. Inutile de parler de
mousqueterie et de canonnade ; c'est chaque jour et chaque nuit une musique à
laquelle on ne prête plus l'oreille. Ma chère Irène, à bientôt et bons baisers
de ton Gaston.
-
Jeudi 16 juin 1915 :
Ma
bien chère Irène
Nous
sommes arrivés la nuit dernière à destination après une marche des plus
mouvementées par les longs boyaux qui jalonnent notre secteur. Immédiatement
nous avons pris possession de nos souterraines demeures. Cette fois nous voici
dans l'action. Derrière nous, sans discontinuer, nos canons chantent leur
chanson à laquelle on s'est vite réhabitué. Il est 16 heures ; c'est de ma
cagna que je te griffonne cette carte. Je ne sais si j'aurai le bonheur de voir
ce soir le vaguemestre pour la lui remettre. Ma chère Irène, bon courage et
espoir. À toi mes bons baisers. Ton Gaston.
-
17 juin 1915 :
Ma
bien chère Irène
Cette
fois, le vaguemestre m'apporte aux retours des tranchées tout mon courrier de
retour de Castelnaudary. J'ai donc 2 lettres de toi, 1 de Mme de T. et des
journaux. Ici, toujours la même chanson, celle du canon. Je t'écrirai demain
plus longuement si j'en ai la possibilité. Ma bien chère Irène, reçois de ton
Gaston ses meilleurs baisers.
G.
Ducloux, Sergent, 146° Rgt. d'Inf., 4° Cie, S.P. 125.
-
Date ?
(début
de lettre manquante) :
...
Il faudrait que les autos viennent nous prendre et nous emmènent à 25 kilom.
d'ici, mais ce séjour-repos n'est accordé qu'après de longues semaines de
travail. Ton paquet sera le bienvenu ; je ne le toucherai que ce soir. Il ne
faut pas que tu te prives pour moi et que je t'occasionne des dépenses.
Envoie-moi si tu le veux bien, tous les dix jours, un colis renfermant une
demi-livre de chocolat, une boite de cigarettes et allumettes, une douzaine de
cartes postales militaires ; de l'alcool de menthe seulement quand je te le
dirai. Au fait, tu as raison, une petite bouteille d'alcool par paquet, chaque
10 jours.
Et
maintenant que je te remercie de tes bonnes et affectueuses paroles qui, pour
moi, sont d'un précieux réconfort en cette période d'effort et physique et
moral. Crois bien que ta pensée et celle de Jean et Simone ne me quitte pas un
seul instant. C'est à vous trois, mes très chers, que je songe continuellement,
espérant bientôt vous être rendu après le grand effort qui est proche. J'ai la
plus grande confiance en tes prières que je partage. Elles seront exaucées.
Communier, ce serait difficile ; me confesser à l'aumônier à son premier
passage dans le cantonnement ou sur le champ de bataille, cela je te le
promets, je le ferai. Chrétien et français jusqu'au bout ! Je porte à mon cou
le collier et les médailles de Jean ; épinglés à ma capote, mes scapulaires. La
Ste Vierge me gardera comme elle l'a fait ces jours derniers, en écartant de
moi tous les dangers.
Avant
de clore ma lettre, et devançant l'heure ou plutôt la date légale, je te prie
ma chère Irène d'agréer mes meilleurs voeux et souhaits pour ta fête. Je ne puis
cette année que t'offrir, simplement, et mon coeur et mon affection que toujours
je t'ai gardés aussi grands qu'à nos vingt ans, à l'heureuse époque de nos
amours. Ma bien aimée, je t'embrasse de tout mon coeur toi et mes enfants. Ton
Gaston pour la vie.
-
Au front, le 23 juin 1915 :
Ma
bien chère Irène
Avec
ta dernière lettre, je reçois ton paquet par la poste. Tu es vraiment trop
bonne. Actuellement, il ne me manque rien. Des chaussettes, j'en ai quatre
paires neuves, 2 de laine, 2 de coton. Comme nous n'avons pas le loisir de les
laver, elles me durent trois semaines. Donc, d'ici quinze jours, ne m'envoie
rien. Des vivres, c'est inutile ; nous en avons plus qu'il nous en faut ;
l'alcool de menthe me suffira pendant 3 semaines, ma bouteille du départ est à
moitié. Il ne faut pas en abuser car cela fait mal à l'estomac. Voici trois
jours que nous sommes à l'arrière. Demain, il est probable, nous repartirons.
Changerons-nous de secteur? Je l'ignore. Peut-être cependant varierons-nous? Ce
serait préférable. Nos officiers ont disparu dans la tourmente. Il nous arrive
des maréchaux de cavalerie à leur place. Ma proposition court-elle? On ne sait,
car mon commandant de compagnie a été évacué, blessé. Mais je préfère l'oubli à
toute chose. Point n'est besoin d'intriguer. Mieux vaut maintenant la médiocrité.
Au front, situation stationnaire, d'après les communiqués. Quand
reviendrons-nous en Lorraine? Tous le désirent. J'apprends par des camarades du
dépôt que P. et 14 sergents viennent de partir au 346°. J'aurais aimé être à
leur place. Ma chère Irène, je te renouvelle aujourd'hui mes voeux de bonne
fête. De tout mon coeur, je t'embrasse ainsi que mon petit Jean et Simonne. Ton
Gaston.
-
Au front, le 25 juin 1915 :
Ma
chère petite Irène
J'ai
le plaisir de t'adresser encore aujourd'hui de l'arrière mes meilleures
pensées. Allons-nous changer de secteur? Nous sommes, quoique au repos,
toujours sur le qui-vive et les autos peuvent nous emmener d'un moment à
l'autre. Nous sommes prêts et nous ne participerons pas à d'actions plus dures
que celles auxquelles nous avons assisté ces jours derniers. Tu vois, on s'en
tire ; il suffit d'être courageux et prudent à la fois. Avec la protection
divine, nous surmonterons tous les obstacles.
Mais
si nous sommes à l'arrière, il ne s'en suit pas que nous sommes au repos :
exercice, manoeuvre, marche, chaque jour théorie des officiers. La journée est
bien remplie et les instants de liberté sont comptés. On ne laisse personne
inactif et c'est tant mieux.
Hier
soir, j'ai reçu un petit paquet de Mme T., malheureusement la poste me l'a
gâché. Il devait voisiner avec un colis renfermant de l'huile de camphre et qui
s'est répandue. Les biscuits étaient immangeables. Je le regrette bien. Seule
la chartreuse était intacte et je ne l'ai pas laissée vieillir. Enfin tu
remercieras Mme T. avant que je ne puisse le faire moi-même. Ma chère petite,
ma santé est excellente, le sommeil et l'appétit sont revenus comme aux
premiers jours. Vivons toujours dans l'espoir de nous trouver réunis et à une
date bien proche. Je t'embrasse de tout mon coeur ainsi que Jean et Simonne. Ton
Gaston.
- Au
front, le 26 juin 1915 :
Ma
bien chère Irène
Je
suis heureux de pouvoir t'écrire aujourd'hui encore tout à mon aise, à l'abri
dans une bonne grange et sur une épaisse couche de paille. Tu le vois, la semaine
s'est achevée sans incident, à remanier les compagnies, à prendre tous les
éléments qui viennent d'un peu partout, pour la plupart réformés rappelés. La
tâche est un peu dure et il faut user beaucoup de salive et montrer une grande
indulgence.
Ma
proposition de sous-lieutenant court toujours. Il se pourrait qu'auparavant je
récolte le grade intermédiaire, soit adjudant. Ce sont 400f. qui tomberont dans
ma poche et si, par la suite, je deviens officier, ce sera le double. Les
risques, je te l'assure, ne seront pas plus grands, au contraire ; tout le
monde est aussi exposé ; il suffit d'être prudent.
Je
voudrais te savoir, ma petite Reine, en pleine tranquillité d'esprit, et
complètement rassurée sur mon sort. Ne te crée aucun souci imaginaire ; aie la
plus grande confiance dans l'avenir, et tu verras, tout ira bien.
Ici
tout redevient calme ; le canon se tait, ou sa voix devient moins impérieuse.
On souffre de part et d'autre. Un gros orage est venu nous rafraîchir hier et
abattre toute la poussière. Ce n'était pas dommage.
Ma
chère Irène, embrasse Jean et Simonne et reçois pour toi mes bons baisers. Ton
Gaston.
-
Villers sir Simon, P.d.C., 27 juin 1915 :
Ma
bien chère Irène
Voici
le deuxième dimanche que nous passons au repos, mais ce soir nous embarquons.
Dans une heure, les automobiles nous emporteront dans une direction inconnue.
Nous changeons de secteur, plus au nord, cette fois pour tenir des positions et
non plus attaquer. C'est mille fois moins dangereux ; tu peux donc te rassurer.
D'ailleurs
chaque jour je t'écrirai, ne fut-ce qu'une carte, mais il se pourrait que ma
correspondance mette huit jours à te parvenir, car il a été annoncé
officiellement que l'on faisait vieillir les lettres avant de les envoyer du
front.
Cette
lettre d'ailleurs te parviendra par la poste car j'ai demandé à un fermier de
me la recommander. Je te renvoie 25f. ; j'en ai encore 20 ; inutile d'en avoir
davantage. Ici on gagne de l'argent quand on est aux tranchées : 17f 50 tous
les dix jours. C'est dans trois jours le prêt, et comme on ne vient pas
toujours au repos, on fait des économies. Je préfère par la suite te demander
de l'argent, si j'en ai besoin.
J'ai
reçu ce matin ta lettre du 22 juin ; aujourd'hui tu es complètement rassurée à
mon sujet. L'insigne du Sacré-Coeur est fort répandu ici ; on en avait distribué
à notre passage à la gare de Lyon, mais je n'avais pu en obtenir. Je le
conserverai donc précieusement, épinglé à ma capote. Le Sacré- Sacré-Coeur me
sauvera et me protègera toujours. Embrasse bien mon petit Jean et ma petite
Simone pour moi.
Ma
chère Irène, reçois les bons baisers de ton Gaston.
L'ÉCLAIR DE L'EST Nancy,
le 27 VI 1915
Journal
Quotidien, Républicain, Indépendant Téléphone 8.27
----
Le Petit Lorrain * Le Pays de Toul
HEBDOMADAIRES
----
8, Place Carnot, 8 - NANCY
----
DIRECTION
*
Cher Monsieur Ducloux
Voilà
bien longtemps que je vous laisse sans un mot. Je suis tellement pris que ma
correspondance est excessivement négligée et espacée.
J'ai
reçu de vous ces derniers temps votre avis de départ de Carcassonne, différents
envois documentaires dont je vous remercie, et enfin votre carte postale de
Mont-Saint-Eloi. Vous voilà donc de nouveau dans la fournaise, et
nous savons trop qu'avec notre 20° corps, ce n'est pas pour rire. Il ne reste
pas dans les tranchées, lui, quand on lui commande d'aller en avant. Avez-vous
retrouvé dans votre régiment quelques connaissances du début? De ceux qui ont
tout vu, qui n'ont pas écopé depuis le 1er août? Et de ceux qui, comme vous,
ont dû rester à l'arrière plus ou moins longtemps? Je crains fort que vous ne
vous soyez retrouvé dans un régiment tout neuf duquel avaient disparu tous les
anciens.
On
peut dire que voici maintenant onze mois passés que dure cette terrible guerre,
et on ne sait pas encore quand elle prendra fin. D'après certains
renseignements d'assez bonne source, on pourrait cependant espérer qu'elle se
termine plus tôt que ne semblent l'indiquer les circonstances actuelles. Du moins,
c'est la persuasion qu'on a en haut lieu ; mais je ne sais sur quoi elle se
fonde. Je ne la discute donc pas ; je vous la présente comme un article de foi.
Je peux affirmer que dans les hautes sphères militaires, on professe cette
opinion ; de cela je suis sûr, mais je ne suis sûr que de cela.
Ici,
je suis toujours seul avec K. ; nous faisons le journal nous deux ; c'est un
peu astreignant, mais nous ne nous plaignons pas. Il y en a d'autres, comme
vous, qui en font bien plus et qui se plaignent encore moins. Malheureusement,
la vente baisse de jour en jour ; les gens sont fatigués d'acheter les journaux
qui se répètent sans cesse, n'apportent rien d'intéressant. En outre, on sent
de plus en plus la nécessité de faire des économies ; et si les ressources des
acheteurs s'épuisent, celles du journal en font autant. Pour moi, c'est
actuellement le plus inquiétant et le plus dur, car je suis forcé, en attendant
la délivrance de Lille - et dans quel état, - d'aller quêter des emprunts chez
les amis du journal pour assurer son existence dans les mois qui viennent.
Espérons que Dieu nous aidera à doubler ce cap, actuellement des Tempêtes, pour
devenir peut-être celui de Bonne-Espérance. Ceci bien entendu entre nous.
Bonne
chance, grande victoire et tous les succès personnels pour vous, voilà ce que
mon coeur vous souhaite en vous exprimant toute sa bonne amitié. Paul S.
-
Au front, 28 juin 1915 :
Ma
bien chère Irène
C'est
d'un vrai labyrinthe que je t'écris, au milieu d'un dédale de boyaux
compliqués. Hier dimanche, comme je te l'ai dit, nous embarquâmes à 5h du soir.
Deux heures de voyage et nous nous trouvions au même endroit qu'il y a un mois
; seulement le point de direction fut plus à droite quand, la nuit venue, nous
nous engageâmes dans les boyaux. Nous sommes favorisés ; nous tenons les
troisièmes lignes ; d'ailleurs ce coin est tranquille, c'est à dire qu'il a été
expurgé depuis un mois de la présence des Boches ; maintenant ils restent
terrés dans leurs trous et s'amusent la nuit à nous tirer le feu d'artifice.
Seulement, nos 75 viennent ajouter le bouquet final. Les heures de sommeil sont
donc plutôt troublées. Et maintenant, ce sont des pluies orageuses, après la
poussière brûlante des semaines passées. Nous savons heureusement nous protéger
avec nos toiles de tente et nos imperméables. Nous ne sommes donc pas trop à
plaindre ; dans 3 jours nous irons passer 24 heures au plus prochain village et
voici la vie à laquelle je m'essaie de t'intéresser le plus agréablement
possible. Certainement le jour viendra, et je le souhaite le plus tôt possible,
où, l'allemand repoussé, nous pourrons nous retrouver, tous, heureux, et
oublier dans les jours à venir les petites misères des jours passés.
Merci
pour tes bonnes pensées, celles des enfants et tes prières. Je vais clore ma
lettre, espérant trouver ce soir un moyen de la faire parvenir au vaguemestre,
par nos hommes qui iront à la soupe. C'est ce qui fait souvent que nos lettres
ont du retard, quand elles ne sont pas encore oubliées. Ma chère Irène, je
t'embrasse de tout mon coeur, toi, Jean et Simonne.
Ton
Gaston.
-
Des tranchées, le 30 juin 1915 :
13
heures 1/2
Ma
bien chère Irène
Je
reçois ce matin ta lettre du 26 juin. Je m'aperçois que la correspondance nous
arrive plus vite de l'extérieur que la nôtre à vous parvenir. Il est vrai
qu'ici elle subit toutes sortes d'arrêts. On la remet le soir aux hommes-soupes
qui la portent aux cuisiniers ; ceux-ci la donnent le lendemain au vaguemestre
qui la remet à son tour, le soir ou le lendemain, au service des postes aux armées.
Ne t'étonne pas trop du retard de mes lettres par la suite.
Maintenant,
tu es bien tranquillisée sur mon sort ; tant mieux car cela me donne plus de
sérénité d'esprit et de calme, car il faut en avoir ici.
Notre
situation n'a pas changé : nous ne sommes pas à la noce mais notre bonheur est
relatif tout de même. Que cela dure, et nous serons contents de notre sort ;
surtout, que la pluie ne nous visite qu'à de larges intervalles pour faire
tomber la poussière simplement.
J'ai
reçu hier une carte de Georges qui est rentré à son dépôt après avoir passé
sept jours de permission chez sa tante à Paris.
Notre
dépôt à nous aussi se vide. J'ai appris qu'en même temps que P., étaient partis
de nombreux camarades pour le Bois le Prêtre. J'aurais aimé retourner en
Lorraine, mais la Providence vous met chacun à sa place. D'ailleurs, c'est
partout la même musique et les mêmes aléas. Souhaitons que ce mois de juin qui
s'achève, ce mois du Sacré-coeur de Jésus, marque un terme dans l'épopée que
nous vivons.
Je
t'envoie quelques fleurs, cueillies sur le champ de bataille, en bordure de
notre tranchée. C'est le seul cadeau que je puisse te faire.
Ma
chère Irène, je t'embrasse tendrement avec Jean et Simonne. Ton Gaston.
-
Jeudi, 1° juillet 1915 :
* Ici un trèfle à 4 feuilles trouvé ici sur le champ de
bataille.
Ma
bien chère Irène
Ce
matin, le vaguemestre m'apporte ta lettre du 27 juin. Mes félicitations aux
P.T.T. de Nancy mais pas aux nôtres puisque tu as reçu des lettres du 18, 21 et
du 23. Je profite de cette après-midi, la dernière d'un calme relatif, pour
t'écrire. Nous quittons la deuxième ligne pour la première et cela pour deux
jours, puis nous revenons en arrière deux jours et ensuite au repos. Espérons
que nous serons aussi tranquilles que ceux que nous remplacerons. Tout au moins
les gros noirs de 305 ne viendront pas troubler notre veille. Je t'écrirai
comme je pourrai durant ces quelques jours, car le vaguemestre, toujours
prudent, ne monte pas jusqu'à nous. Seuls les hommes de corvée descendent la
nuit au village voisin. Le calme et la confiance ne m'abandonnent pas. Tu peux
donc partager ces deux sentiments. Comme je te l'ai prié, ne m'envoie un petit
colis qu'à la fin de la semaine, sans alcool de menthe. Tu y joindras du papier
à lettre, car je suis absolument à court et je suis obligé de déchirer mon
carnet. La photo que tu m'as envoyée, je te la retourne montée en broche ; je
ne sais cependant si je trouverai un commissionnaire pour la faire recommander
dans un bureau de poste de l'arrière. Comme toi, je suis sans nouvelles de
grand-père et d'Albert ; celui-ci cependant m'a écrit une carte, il y a 8
jours, m'annonçant qu'il quittait sa place. Jamais il ne retrouvera mieux.
Aujourd'hui également je reçois une lettre de Paul S. Je veux partager son
espoir de voir notre campagne bientôt s'achever. Ma bien chère Irène je
t'embrasse bien fort, toi, Jean et Simonne. Ton Gaston qui t'aime bien.
-
Au front, le 2 juillet 1915
(sur Carte Postale du"
Touring-Club de France", "offerte à nos soldats") :
Ma
bien chère Irène
Je
t'envoie mon petit bonjour quotidien des tranchées où nous sommes tranquilles.
Les Boches, nos voisins d'en face, sont relativement calmes dans leurs
transports belliqueux. Ils se lassent. On se lasserait à moins, après des
dégustations de 75 quotidiennes. Le jour nous dormons tranquillement, mais la
nuit tout le monde veille. Les Fritz, chaque soir, nous organisent un feu
d'artifice : des vertes, des rouges et des blanches. Cela pour nous faire
paraître le temps un peu moins long. Le feu du 14 juillet à Nancy serait
cependant préférable à voir. Hélas ! Vivement dimanche à minuit, et à moi
l'eau, le savon et les brosses, comme le rasoir. Nous ne pouvons faire
fantaisie comme Messieurs les Anglais. On le regrette, mais il ne faut pas être
à cheval sur les règles de l'hygiène. Ma chère petite Irène à demain, et reçois
les bons baisers de ton Gaston qui t'aime bien. Ton Gaston.
-
Au front, 4 juillet 1915 :
10
h. soir
Ma
chère Irène
Un
bonsoir à 22 heures au clair de lune, l'arme au pied. On veille sur le Boche et
je n'ai pu trouver le temps de t'écrire.
Demain
lundi seulement à minuit nous serons relevés. Bons baisers de ton Gaston.
-
Au front, le 5 juillet 1915 :
Ma
bien chère Irène
Hier,
j'ai pu seulement te jeter sur le papier deux mots avant le départ des hommes
de service. Et c'était dimanche! Les Boches ne l'ont guère respecté. Nous avons
été tenus en haleine toute la journée et, après 10 heures du soir, ce fut un
beau vacarme d'artillerie. Nos 75 rasant nos têtes ont dû faire du saucisson
dans tout le réseau des lignes allemandes, de la 1° à la 10°, sur 4 kilomètres
de profondeur.
Notre
espoir aussi a été déçu. On nous avait annoncé, à notre départ, que nous
serions relevés le dimanche à minuit. On prolonge de 24 heures notre séjour
dans ce délicieux labyrinthe de dédales et de boyaux complexes. Et cet
après-midi, on nous fait entrevoir une seconde prolongation. Nous ne lâcherions
nos taupinières pour la prochaine station automobile que mardi à minuit. C'est
officiel, à moins un contre-ordre. Nos poilus la trouvent un peu mauvaise, mais
en prennent finalement leur parti. Demain nous oublierons nos fatigues, nos
privations de toutes sortes à l'arrière où, suivant les gens toujours bien
renseignés, nous ferions un séjour assez prolongé. Tant mieux!
On
vient de m'apporter ta bonne lettre du 30, dans laquelle tu m'annonces avoir
reçu les miennes du 25 et du 26. Je crois que tu es fixée maintenant sur les
questions que tu me poses. Je t'ai accusé, chaque fois, réception des colis que
tu as eu la gentillesse de me faire parvenir. Le dernier, que tu m'annonces, ne
m'a cependant pas encore été remis. Avec les chaussettes que tu me fais
parvenir, j'en serai abondamment pourvu, comme d'alcool de menthe. On ne marche
pas beaucoup dans la nouvelle guerre ; on n'use pas davantage et on n'a pas le
temps de changer ... (la fin manque).
-
Mardi six juillet 1915 (sur
Carte réservée à la "Correspondance militaire" avec "Gloire aux
Alliés" et le trèfle à 4 feuilles portant 1915 et la mention
"Porte-Bonheur") :
Des
tranchées, 16 heures
Ma
bien chère Irène. Merci de ta bonne lettre du 2 juillet que l'on me remet à
l'instant. Je te répondrai demain plus longuement, car je suis tout occupé à
faire nos préparatifs de départ au nez et à la barbe des Boches. Quand tombera
la nuit, on gagnera les boyaux. 5 kilomètres à faire en zigzag. Où irons-nous?
Un peu loin dit-on. Dans une petite ville, en caserne. Je préfèrerais un
village. Merci de ce que tu as mis dans le colis que je toucherai sans doute ce
soir ; tout est excellent. Nous allons enfin pouvoir nous retaper, nous laver
et manger un peu mieux. Puissent les marmites se taire et à bientôt. Je
t'embrasse de tout coeur. Gaston.
Il
ne faut pas m'envoyer des cartes de ce genre. Elles pourront me servir, il est
vrai, pour écrire aux camarades soldats.
-
14 juillet 1915 :
Ma
bien chère Irène
Voici
deux jours que nous nous baladons sur les routes, sans pouvoir trouver un
moment pour t'écrire. Maintenant, je fais ma correspondance, ma musette sur les
genoux, en attendant l'embarquement en chemin de fer. Nous avons quitté hier
notre séjour à midi ; des automobiles nous ont emmenés en arrière, au Sud-Ouest
de la ligne de feu. On nous avait promis monts et merveilles comme je te l'ai
dit, la mer, le casino, le théâtre : finalement, on nous a amenés dans un petit
village perdu à 30 kilomètres de la Grande Bleue. Mais voici que ce matin,
alors qu'on s'installait pour passer de son mieux les fêtes du 14 juillet, un
ordre arrive. Embarquement en chemin de fer de tout le corps. On touche les vivres
pour 48 heures. Et maintenant nous attendons dans une vaste prairie non loin de
la gare. Où allons-nous? Silence ! On nous garde le secret. Peut-être allons
nous rapprocher de toi et revoir le théâtre de nos premiers exploits. En tout
cas, nous quittons le secteur, et je préfèrerais la Lorraine à la Champagne ou
à la Meuse.
On
vient de me remettre ta dernière lettre avec le paquet annoncé dans la
précédente ; tous deux m'ont fait bien plaisir, surtout chocolat et rhum. Nous
embarquons. Il pleut. À bientôt. Je t'embrasse de tout coeur. Ton Gaston. Mention
rajoutée à la hâte, en post-scriptum : Amiens
! vers Paris!
-
15 juillet 1915, (sur "Carte en Franchise" de
"Correspondance des Armées de la République") 17 heures :
Ma bien chère Irène
Je
jette cette carte au passage à Neufchâteau, et je t'envoie, avec mes bonnes
pensées, mon affectueux souvenir. Ton Gaston.
À
bientôt une plus longue lettre. Les permissions sont pour les anciens, c'est à
dire les non-évacués depuis le début de la campagne. Peut-être cependant
aurai-je le plaisir de venir vous surprendre. Je ferai mon possible. Quelle
joie alors de nous retrouver. Gaston.
G.
Ducloux, Sergent, 146° R.I., 4° Cie, SP 125.
-
Lunéville, 18 juillet 1915 :
Ma
bien chère Irène
Je
voudrais avoir une bonne nouvelle à t'annoncer, mon arrivée à Nancy. Hélas, ce
n'est pas encore pour aujourd'hui. Les permissions ont été supprimées en bloc.
400 imbéciles, dans la division, avaient demandé 24 heures sous les motifs les
plus divers, et sans être de la région. Conséquence : le général de division a
tout supprimé. Ma demande au colonel n'a été transmise que cet après-midi.
Demain, au rapport de midi, peut-être serai-je fixé et obtiendrai-je une
permission mardi, avec ceux qui ont droit à un titre de longue durée.
Je
t'ai cherchée en vain hier dans le train ; je me suis mis à la porte de sortie
mais je ne t'ai point aperçue. Que le train avait du retard ! J'aurais préféré
passer ces trente minutes en ta bonne compagnie.
J'ai
repris bien tristement le chemin du quartier, puis je me suis endormi sur les
ressorts en fer de ma couchette en songeant que j'aurais pu partager notre bon
petit lit.
Ce
matin nous avons été consignés jusqu'à une heure ; les corvées ont repris de
plus belle. C'est comme à la caserne. Paquetages bien alignés, carreaux lavés
etc... Les hommes rouspètent. Des nouilles à l'eau et sans pain pour déjeuner.
Ce soir, je suis sorti à deux heures avec V. ; j'ai été aux Bosquets, la
Pépinière de Lunéville, mais j'aurais préféré de beaucoup être à vos côtés.
Depuis
cinq heures je suis au bureau, attendant si quelquefois parviendra un ordre du
colonel me concernant, mais je ne vois rien venir.
Il
est sept heures. Je t'écris cette lettre puis la posterai à la poste de la
Gare.
Tu
verras ma chère Irène que tes prières me feront obtenir une permission et quels
bons moments nous vivrons en commun.
J'espère
que mon petit Jean va mieux et qu'il est bien sage comme sa soeur Simone.
J'ai
enregistré le bruit que nous irions bientôt cantonner à Nancy, mais ce doit
être un canard ; car on parle que nous resterions ici de 15 à 20 jours.
Espérons donc en des jours meilleurs.
Bien
des soldats ont tenté de se rendre aujourd'hui à Nancy par la route et sans
permission. Y sont-ils parvenus ?
De
même, beaucoup de Nancéiens se sont encore trouvés arrêtés aujourd'hui à
Blainville.
Allons,
ma chère Irène, bon courage et bonne santé.
Reçois
pour toi et mes petits enfants les meilleurs baisers de ton Gaston qui t'aime
bien et voudrait te serrer tendrement sur son coeur. Gaston Ducloux.
-
Lunéville, le 19 juillet 1915 :
Ma
bien chère Irène
La
bonne nouvelle que tu attends de moi avec impatience n'est pas encore pour
aujourd'hui. Au contraire, car ce matin la note que je t'annonçais hier a été
confirmée au rapport. Pas de permission de 24 heures. On m'a même déchiré ma
demande. J'ai protesté, disant que c'était une permission de longue durée que
je n'avais pas obtenue et que je réclamais. J'ai donc refait cet après-midi ma
demande et j'attends la signature du lieutenant pour porter ma permission au Colonel
! L'accordera-t-il demain ?
Nous
avons fait une marche ce matin et je rentre à l'instant de la corvée de lavage.
Je m'empresse de t'écrire ces quelques mots dont tu voudras bien excuser la
brièveté, pour pouvoir porter cette lettre au train par lequel tu es partie. Demain,
je t'écrirai plus longuement dans la matinée. Je veux simplement t'assurer que
je ne t'oublie pas et que je vis par la pensée toujours auprès de vous. Je
supporte difficilement moi aussi cet éloignement forcé et, si je n'étais pas
gradé, j'aurais bien trouvé dimanche le moyen d'aller vous voir malgré les
risques.
J'espère
que Jean va mieux et que toi aussi, ta grippe s'est dissipée et que bientôt je
vous trouverai tous en bonne santé. Ma chère Irène, je t'embrasse bien de tout
coeur, toi Jean et Simone. Ton Gaston.
-
Lunéville, 21 juillet 1915 - 5
h soir :
Ma
bien chère Irène
Ce
n'est pas encore pour aujourd'hui, mais il y a une lueur d'espoir. Nous sommes
informés officiellement qu'il y aura dimanche des permissions de 24 heures, mais
qu'on ne pourra utiliser le chemin de fer. Je devrai donc me mettre en quête
d'une bicyclette ou trouver un convoi d'automobiles de ravitaillement. D'autre
part, on vient de m'appeler au bureau pour me remettre ma demande renvoyée par
le Colonel avec cette mention : "Permission refusée. Le quotient est
atteint et ne peut être dépassé sous aucun prétexte avant nouveaux
ordres". Comme il est probable qu'il y aura un nouveau tour de permissions
de longue durée, et que ces ordres prévus arriveront, nous conserverons donc un
bon espoir. Je voudrais déjà être à samedi soir pour vous serrer tous dans mes
bras. Ici la vie devient monotone ; c'est la caserne! Marche ce matin! Soif!
mais cela est préférable à la tranchée. J'attends une lettre de toi ma chère
Irène, et je t'embrasse de tout mon coeur avec Jean et Simonne.
Ton
Gaston.
-
Lunéville, 28 juillet 1915 :
5h
40 soir
Ma
bien chère Irène
On
me remet à l'heure du dîner la lettre vraiment inattendue dans laquelle tu
m'annonces la mort de ton père
regretté. Quelle douloureuse surprise pour moi aussi et combien, tu le sais, je
partage ce chagrin qui te frappe si durement. Tu connaissais les sentiments
d'affection filiale que je nourrissais pour lui comme pour ta maman. Tous deux
m'avaient accueilli paternellement à la maison, à mon entrée dans la famille,
cherchant sans cesse l'un et l'autre à m'être agréables. Ce nouveau deuil qui
nous frappe, si dur soit-il, il faut le supporter avec courage et je sais par
expérience que cela ne te fera pas défaut. Nous causerons dimanche ou samedi
soir plus longuement des décisions à prendre pour les formalités de transfert,
par la suite. Il va y avoir à régler la question de succession avec les
autorités de là-bas qui ont dû recueillir ses pauvres bagages. Ecris-moi par
retour du courrier l'adresse de sa patronne, adresse que j'ai égarée. Albert
aura peut-être pu se rendre là-bas. Certes les privations, la rigueur du
climat, le surmenage ont dû avoir raison de sa robuste constitution. Sa
dernière pensée aura été pour ses enfants auxquels la joie suprême du retour
était enlevée. Bon courage, mon Irène, encore une fois, et crois bien à mes
bons sentiments et à la part profonde que je prends à ce nouveau deuil
familial. Je t'embrasse de tout coeur.
Ton
Gaston.
Je
mettrai cette lettre après dîner. Je ne sais quand elle arrivera à Nancy.
-
10 août 1915 (Gaston a eu une permission de 24 heures) :
Ma
chère petite Reine
Mon
retour dimanche soir s'est effectué dans le calme et la tranquillité : rentrée
au quartier à 11 heures par nuit noire, et repos immédiat sur mes ressorts
métalliques dont j'éprouve de moins en moins le moelleux après une absence de
24 heures. J'espère ne point avoir laissé de souvenir et avoir remporté avec
moi les quelques mies de pain mécaniques fourvoyées dans mes vêtements.
Rien
de particulier à t'annoncer : pas encore ma permission (Gaston parle de
celle de longue durée). Sans doute 24
heures encore dimanche, car notre séjour se prolongerait au delà de la semaine.
On prépare des concerts militaires et représentations théâtrales. C'est donc
qu'on a l'intention de les donner.
Donc,
à dimanche ma chère petite, si je ne puis te revenir plus tôt. J'ai commis un
grand oubli dimanche, celui de remercier Mme T., pour sa générosité - toujours
appréciée - à mon égard. Tu voudras bien le réparer.
J'espère
que Jean s'est calmé, que son équipement le satisfait et qu'il te laisse la
paix. Ici continuation de l'entraînement, surtout aux pluies futures. Cet
après-midi, hier encore, pluies orageuses sur le dos. On revient quand on est bien
mouillé. On peut se changer heureusement. Ma chère Irène, reçois les bons
baisers de ton Gaston qui voudrait bien que chaque jour fut pour lui 24 heures
à Nancy. Ton Gaston.
-
Lunéville 13 août 1915 :
Ma
bien chère Irène
J'avais
espéré recevoir au moins aujourd'hui de tes nouvelles. Pas de nouvelles, bonnes
nouvelles. Je te souhaite en excellente santé et en bon état d'esprit.
D'ailleurs, je te reviendrai demain soir, à l'heure habituelle, à moins d'un
incident que je ne prévois pas du reste.
La
semaine pour nous s'achève dans un calme relatif ; nous avons bien travaillé,
bien galopé dans les terres, beaucoup scié. Si seulement la permission de
longue durée arrivait au bout, mais je n'ose y songer. Je vais insister
cependant pour l'avoir, car je désirerais tant me reposer une semaine auprès de
vous.
...Je
m'en vais aller porter ce petit mot à la gare, à l'heure habituelle, pour que
tu puisses l'avoir demain matin. Reçois ma chère Irène, pour toi et nos
enfants, mes meilleurs baisers. Ton Gaston.
-
Poème non daté :
(écrit
vraisemblablement après une permission de 24 heures):
Reproche
Tes yeux brillaient moins aujourd'hui,
Dis-moi, dis-moi pourquoi chère âme?
Est-ce un chagrin? est-ce un ennui
Qui pâlissait leur vive flamme?
Je veux ma part de ta douleur
Ainsi que ma part de ta joie.
Mon horizon prend la couleur
Des rayons que mon oeil t'envoie.
Il est d'azur lorsque tu ris,
Il devient tout noir si tu pleures.
À toi mes pensées, tu m'as pris
Tous mes ans, mes jours et mes heures.
Sitôt qu'un chagrin indiscret
Obscurcit ton âme sereine,
Dis-moi bien vite ton secret,
Que j'adoucisse au moins ta peine.
Tes yeux brillaient moins aujourd'hui,
Dis-moi, dis-moi pourquoi chère âme?
Dis-moi quel chagrin, quel ennui
Mettait un voile sur leur flamme.
Gaston.
-
Lunéville 26 août 1915 :
Ma
chère petite Reine
À
l'heure où nous descendions pour la manoeuvre de ce matin, l'ordre est arrivé de
remonter dans les chambres et de.. monter ses sacs pour un départ éventuel.
À
10 h 45, nous devions nous trouver rassemblés dans la cour, en tenue complète.
Maintenant je suis prêt et j'attends les évènements. Où allons-nous? Mystère
pour nous! On embarquerait en gare de Lunéville, direction Bayon, peut-être sur
Epinal.
Voici
encore ma permission remise. Espérons qu'elle me sera donnée au prochain repos.
Ma
chère Reine, tu seras comme par le passé, forte et courageuse, confiante en la
protection divine qui toujours m'a été efficace. Je me recommande donc à tes
bonnes prières. Je te souhaite aussi une bonne santé ; ne te prive pas trop ;
soigne-toi bien avec les enfants. Bientôt viendront des jours meilleurs et
j'aurai la grande joie de me retrouver parmi vous. Mon bon souvenir à M. Mme T.
Embrasse de tout mon coeur Jean et Simonne et crois bien, ma chère Irène, à mes
meilleurs sentiments et à mes constantes pensées. Bons baisers de ton Gaston.
Secteur Postal 125.
-
Sans date (probablement 26 août 1915) :
5
heures du soir
Ma
petite Reine
Nous
ne sommes pas partis à l'heure indiquée. Ordre nous est donné de nous tenir prêts
pour 8h 45 du soir. On embarque à cette heure pour une destination toujours
inconnue. Deux bataillons sont déjà en route.
Une
bonne nouvelle : je t'ai annoncé que les permissions étaient suspendues à la
suite de notre départ. Le Colonel m'a fait répondre cet après-midi que je
partirais aussitôt la reprise des permissions, donc peu après notre arrivée au
lieu de destination. Espérons donc nous revoir bientôt. Je t'écrirai chaque
jour comme par le passé. N'impute qu'à la poste les retards. Mon adresse est
toujours la même : S.P. 125.
Ma
petite Reine, je cours porter cette lettre et t'embrasse bien tendrement. Ton
Gaston.
-
Samedi 28 août 1915 :
Ma
bien chère Irène
Alors
que je comptais sur Commercy, nous avons obliqué à gauche sur la ligne de Paris
et débarqué à 10 Km de
Vitry-le-François, à Blesme. Nous
avons gagné à pied, et la nuit, notre lieu de cantonnement. Quelque peu
fatigués de 18 km, nous attendons pour repartir à la nuit. Nous remonterons
vers le Nord, vers les Ardennes. Tant mieux, je serai des premiers à rentrer
chez moi. Quand nous serons arrivés à notre lieu de séjour, les permissions
recommenceront et je serai heureux de te revenir. Bon courage et bons baisers
de ton Gaston qui pense sans cesse à toi. Embrasse bien les enfants pour moi.
-
En campagne, 3 septembre 1915 :
Ma
bien chère Irène
Je
reçois aujourd'hui ta première lettre adressée depuis mon départ. Elle m'a fait
une grande joie à la pensée de te savoir aussi forte, aussi courageuse, comme
par le passé. Cela me donnera du courage pour surmonter les fatigues de la vie
de campagne. Nous quittons ce soir les troisièmes lignes, pour relever un de
nos bataillons qui est aux tranchées depuis notre arrivée à notre beau séjour, dans les ruines d'un village dévasté. Le secteur est
calme : notre artillerie, formidable, cependant se réserve pour les grands
jours. Hier, j'ai reçu une lettre de Jeanne, je vais lui répondre un de ces
jours car il n'y a véritablement que dans la tranchée que l'on est tranquille,
et que je peux mettre à jour mon courrier. Elle m'invite à lui faire connaître
mon lieu de repos, si je revenais dans leur région, afin que mon oncle puisse
venir me voir, mais je suis loin d'elle, au moins 80 kilomètres. L'autre jour,
j'étais à 25 kilomètres de mon oncle Augustin, que tu ne connais pas, et dont
je me demande aussi le sort. Le Chesne, en aéro, ne serait pas long à atteindre ! Présente
mes meilleurs voeux de prompt rétablissement à Mme T. Je t'ai dit hier ce que
j'attendais de toi. Vite du papier à lettre, car je ne t'écrirai que des
cartes. Aucun approvisionnement possible. Dans l'Artois, nous trouvions à nous
ravitailler en toutes choses, à l'arrière des lignes. Ici, la désolation, le
désert !
Ma
chère Irène, mes bons baisers à toi et aux enfants, en attendant la permission
remise à la St Glinglin. Tout est suspendu maintenant dans la zone des armées.
Ton
Gaston.
Me
joindre aussi de la fine toile émeri % pour mon fusil.
-
Dimanche 5 septembre 1915, Beauséjour :
Ma
bien chère Irène
Pas
de lettre aujourd'hui, donc encore mauvaise humeur de ta part. Aujourd'hui
dimanche, j'ai pu assister, dans une pauvre petite église à moitié détruite, à
2 km des lignes, à Minaucourt, assister à la Sainte Messe. C'était bien
émotionnant. Aujourd'hui comme les jours précédents, travaux de terrassement,
travaux d'approche. On creuse dans une sorte de craie bien dure des abris
magnifiques ; les tranchées sont de toute beauté en leur genre. Voici déjà 10
jours que nous avons quitté Lunéville. Je songe avec certaine amertume à notre
dernier dimanche, à ces deux dimanches que nous aurions encore pu passer
ensemble, si j'étais resté au repos en Lorraine ; mais le repos ne dure qu'un
temps. Quand reviendront nos beaux jours? Bientôt espérons-le, si tout va bien
comme nous le désirons. Quand pourrai-je aussi reprendre ma permission? Aucune
décision n'a encore été prise par le Colonel. Je préfère ne pas trop y penser,
par crainte d'amers regrets si je ne l'obtenais point au prochain repos. Je
suis content d'apprendre que Mme T. se rétablit peu à peu ; je souhaite son
prompt rétablissement. Ma bien chère Irène, je t'embrasse de tout mon coeur.
Bons baisers à Jean et Simonne qui j'espère sont sages. Ton Gaston.
Tu
pourras consulter la carte que j'avais achetée à Châlons, quand j'allais à Ste
Menehould, par Valmy.
-
En campagne, 8 septembre 1915 :
Ma
chère Irène
En
ce moment, nous nous apprêtons à prendre quelque repos, après huit jours de
tranchées de 2° et de 1° ligne pour le régiment ; une semaine sans doute. Cette
carte est la dernière si ce soir ou demain matin je ne reçois aucune nouvelle
de toi. Je manifesterai aussi, à ma façon, ma mauvaise humeur. Nous quittons un
secteur relativement calme : quelques accrochages de patrouilles, quelques
marmites formidables sur les deuxièmes lignes, et c'est tout. Je reste en bonne
santé. Mes amitiés à tous. Meilleurs voeux à Mme T. Embrasse bien Jean et
Simonne et reçois mes baisers affectueux. Gaston Ducloux.
-
En campagne, 9 septembre 1915 :
Ma
bien chère Irène
Contrairement
à ma promesse, je t'écris encore aujourd'hui, bien que je m'étais promis de ne
plus le faire avant d'avoir reçu de tes nouvelles. Nous voici relevés depuis
hier, mais, alors que nous espérions aller quelque peu en arrière et nous
remettre de nos privations, on nous a emmenés, tout au moins mon bataillon, à 4
km du front, sur une belle route poudreuse ; après avoir formé les faisceaux,
on nous a annoncé que nous étions arrivés à notre lieu de villégiature. Il
était 10 h du soir. Chacun alors de chercher un coin favorable, pas trop
crayeux, dans le talus et de se confectionner une guitoune. Une heure après, je
dormais comme un loir, sans me soucier des voitures de ravitaillement et des
autos circulant sans cesse et soulevant des tourbillons de poussière ; ma toile
de tente formait rideau. Il faut bien s'accommoder de tout. Ainsi, quand à mon
retour tu m'embêteras, je prendrai une pelle, un vieux jupon, et j'irai creuser
ma chambre à coucher dans les déblais de la Croix de Bourgogne! (place
située à Nancy, près du domicile de Gaston)
Donc
nous voici installés, pour cinq jours au moins, en camp volants, charmant nos
loisirs en allant travailler douze heures aux tranchées, à élargir les boyaux.
C'est le repos accordé. Aujourd'hui, j'ai coupé à la corvée ; je vais pouvoir
faire toilette et me changer. J'ai voulu, ce matin, aller au village le plus
voisin acheter du vin et du chocolat, mais un gendarme m'a envoyé promener. Le
seul civil resté dans le pays est réquisitionné par un autre corps d'armée pour
vendre uniquement à ses troupes. Le 20°, nouveau dans la région, se tape. C'est
la désolation ici. À peine peut-on avoir de l'eau potable dans les tonneaux
apportés dans notre zone. Bien que nous ne soyions pas exempts de recevoir
quelques grosses marmites, nous sommes un peu plus tranquilles qu'en ligne, si
les privations sont les mêmes. J'ai vu ce matin sur le journal que Nancy avait
revu les avions boches. Je te recommande toujours la plus grande prudence quand
tu entends tirer.
J'attends
du papier à lettres car, ici, le petit colporteur ne passe plus. Le vaguemestre
va venir. Je verrai si tu as encore songé à moi. Ma chère Irène, je t'embrasse
de tout mon coeur ainsi que les enfants. Gaston.
-
Sans date - un dimanche :
Ma
bien chère Irène
Un
petit mot cet après-midi, et cependant je m'étais promis de t'écrire plus
longuement, mais je viens d'apprendre qu'un détachement du 146° est arrivé à un
village voisin et comprend de nombreux sous-officiers de mon ancienne
compagnie. Je m'en vais aller les voir, notamment mon ami V. de Nancy. Demain,
je t'écrirai plus longuement. Ma bien chère Irène je t'embrasse de tout mon
coeur. Ton Gaston.
Encore
15 jours de passés.
-
Mardi 22 septembre 1915 :
3
h soir. Aux tranchées.
Ma
bien chère Irène
Hier,
je n'ai pu trouver une seule minute pour t'envoyer mon petit billet quotidien.
C'était jour de relève. Il a fallu venir reconnaître aux tranchées
l'emplacement de ma compagnie, puis de ma section ; ensuite les occuper, les
organiser, mettre chacun à sa place, distribuer cartouches et grenades, sacs de
terre et fusées éclairantes, etc... ; ce qui n'est pas un mince travail. La
nuit venue, l'agent de liaison m'a apporté, avec ma gamelle de riz
traditionnelle, ta carte du 16 septembre sur laquelle tu manifestes ton
inquiétude de ne pas recevoir de mes nouvelles. Je ne vois qu'une explication à
te fournir : la correspondance se voit retardée pour nécessité d'ordre
militaire. N'as-tu pas reçu ma lettre recommandée et celle affranchie? Cet
après-midi, je me hâte de te rassurer et de te griffonner cette lettre, que je
remettrai aux hommes qui vont à la soupe.
Rien
de particulier ici, sinon que les deux adversaires se tiennent en éveil
mutuellement. L'un ne veut pas laisser dormir l'autre. C'est la chicane
continue. Et le communiqué officiel s'exprime ainsi chaque jour : "Bombardement
réciproque de divers calibres... Canonnade toujours vive". Insignifiant, somme toute, comme tu le vois. On attend
toujours l'acte décisif.
Je
te remercie des bonnes prières à Notre Dame de Bon Secours et de Lourdes. Elles
me sauvegarderont au jour du danger.
Demain,
ma chère Irène, je tâcherai de trouver quelques minutes de répit pour causer un
peu plus longuement avec toi. Mais voici que le téléphone, depuis une minute,
m'appelle au poste de commandement du lieutenant. Je t'embrasse à la hâte et de
tout coeur, avec Jean et Simonne. Ton Gaston.
-
Mardi 22 septembre 1915 - 16 h :
Ma
bien chère Irène
Encore
un petit mot à la hâte ce soir pour te faire parvenir lčexcédent de mes
économies après le prêt, soit quinze francs. Ils te seront plus utiles qučà
moi, surtout en ce moment. Après nous aviserons. Bons baisers. Ton Gaston.
-
146° Régiment
d'Infanterie
--------
Extrait de l'Ordre de
la Division
n° 79 en date du 18 octobre 1915.
Ducloux Désiré
Sergent
12° Compagnie du 146°
d'Infanterie, classe 1904, M le 015262
"À l'attaque du 27-9-15 a fait preuve d'un
grand courage en se portant avec sa section réduite à quelques hommes à
l'attaque d'une tranchée allemande occupée par un ennemi supérieur en nombre, a
réussi à déloger l'adversaire"
-
27 septembre 1915 :
Ma
bien chère Irène
Malgré
toute ma bonne volonté et mon désir de te faire plaisir, je ne puis encore
aujourd'hui que te griffonner ces quelques mots.
Dès
maintenant, ne t'étonne pas si ma correspondance se fait rare et si tu restes
quelques temps sans nouvelles. Nous boulonnons et ferme. Aussi avec la grâce de
Dieu, ce sera du "bon boulot" et la réalisation de nos espoirs
communs. Donc, une bonne prière pour ton Gaston qui t'embrasse bien tendrement
avec ses chers petits enfants. Gaston Ducloux.
Ce fut son dernier message!..
.
Il disparut avec sa section le 28 septembre 1915
dans les tranchées de Beauséjour, ou aux alentours. Le hasard cruel fait
qu'il est probablement mort à quelques kilomètres de Binarville, où
était tombé son petit frère Henri douze mois auparavant.
Irène s'est longtemps obstinée à croire (et à
faire croire à sa belle-famille, qui pleurait encore la mort d'Henri) que
Gaston était prisonnier quelque part.
-
Lettre de Lucie Ducloux, soeur de Gaston :
5
Décembre 1915
Ma
chère Irène
C'est
avec une bien grande émotion que nous avons reçu votre lettre aujourd'hui 5
décembre. Nous n'osions pas l'ouvrir de crainte d'apprendre de mauvaises
nouvelles, car nous n'avions rien reçu depuis le message de Mme T. nous annonçant
la mort de notre pauvre Henri, ainsi que la disparition de Gaston. Aussi vous
devez penser la joie de mes parents, comme la nôtre en apprenant qu'il était
prisonnier. C'est notre plus beau jour depuis notre séparation, en attendant
encore la plus grande joie du retour, car nous vous attendons de suite avec
impatience.
Venez
vite nous embrasser et nous rassurer car nous pensons journellement à vous, et
avec beaucoup de crainte depuis que nous savions votre départ de Nancy.
Peut-être Gaston est-il près de vous à présent, car depuis le 19 novembre que
vous avez écrit votre lettre, il y a dû déjà avoir du changement. Aussi pour
que la mienne vous arrive vite, je la remets à un permissionnaire.
Il
est inutile de nous donner plus de détails à présent. Le principal est que vous
soyiez tous en bonne santé. Ne tardez pas surtout. En attendant, recevez nos
meilleurs baisers pour toute la famille. Votre soeur affectionnée. Lucie.
-
L'ÉCLAIR DE
L'EST Nancy, le 10. I. 1917
Journal
Quotidien, Républicain, Indépendant Téléphone 8.27
----
Le Petit Lorrain * Le Pays de Toul
HEBDOMADAIRES
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8, Place Carnot, 8 - NANCY
----
DIRECTION
* Chère Madame
Je
regrette de m'être laissé surprendre par vos bons voeux et ceux de vos enfants,
alors que j'avais encore à répondre à votre lettre du 23 septembre.
Je
voulais vous demander ce que signifie l'abréviation "Le Ge" qui commence la citation décernée à
votre cher mari. J'ai tellement à faire que je ne fais pas la moitié de ce que
je voudrais et de ce que je devrais. Mais aujourd'hui, je vous fais passer en
première ligne.
La
citation ne contient-elle pas en outre la désignation du grade, de la compagnie
et du régiment (était-ce toujours le 146°) ? Je vous serais bien reconnaissant
de me donner ces renseignements, pour que je publie cette citation sans plus de
retard. Elle fait trop d'honneur à celui dont nous espérons toujours des nouvelles et au journal pour qu'elle
reste secrète.
Vous
voudrez bien m'excuser si j'ai tant tardé à accomplir ce devoir ; je viens de
vous en expliquer les causes et, malgré tout, j'en suis honteux.
À
vos bons souhaits, je réponds par ceux que je forme pour que cette année vous
apporte, avec la victoire et la paix, la nouvelle que votre cher disparu est
enfin retrouvé, car je me dis toujours que, blessé, il a pu être retenu dans
une ambulance en France ou en Belgique, d'où il lui est interdit de donner
signe de vie. Espoir minime sans doute, mais peut-être la miséricorde divine vous
ménage-t-elle cette joie.
Embrassez
vos enfants pour Mme S. et pour moi et agréez, chère Madame, l'expression de
mes sentiments bien dévoués.
Paul S.
-
Association
de la Presse de l'Est
Meurthe-et-Moselle, Meuse, Marne, Ardennes, Aisne,
Seine-et-Marne, Seine, Seine-et-Oise (Réseau
de l'Est), Aube
Yonne (Réseau
de l'Est), Haute-Marne, Vosges,
Haute-Saône, Belfort, Doubs, Jura, Côte-d'Or.
___________________
Siège Social : NANCY
________________
Le Président
1, Rue Grétry, 1
Paris, le 9 Mars 1918
Paris
(2°)
* Madame
Votre
mari, M. Gaston Ducloux, appartient à notre Association. Nous savons qu'il est
porté disparu, depuis longtemps déjà. Mais tout espoir ne saurait être perdu,
car, chaque jour, on reçoit des nouvelles de soldats dont on ignorait le sort.
On
peut donc espérer, Madame qu'il en sera ainsi pour Ducloux, et que vous
reverrez votre mari.
En
attendant, nous venons vous prier d'accepter pour vous et vos enfants, à titre
d'aide confraternelle, une allocation de trois cents francs, ci-jointe, somme
que nous prélevons sur les fonds mis à notre disposition par le Comité
Américain, grâce à l'entremise de notre concitoyen nancéien, M. Marcel K., qui
connaît bien Ducloux et le considère comme un camarade.
Je
vous serais reconnaissant, Madame, de m'accuser réception du mandat, pour la
bonne règle, et je vous prie d'agréer les voeux que nous formons pour notre
confrère Ducloux, pour vous et pour vos enfants.
Léon Goulette
Président de l'Association
(C'est
par S. que j'ai eu votre adresse
postale)
-
Coupure d'un journal (lequel ?) :
Médaille militaire
Nous relevons avec émotion la citation sui-vante :
" 146° Régiment d'Infanterie. - DUCLOUX (Désiré), mle 015262,
sergent : sous-officier courageux et dévoué, donnant toujours le plus bel
exemple en toutes circonstances. Tombé glorieusement pour la France, le 28
septembre 1915, à Beauséjour. Croix de Guerre avec étoile d'argent.
Le glorieux défunt était un de nos confrères de l'Association de la
Presse de l'Est, rédacteur à l'Eclair, de Nancy. Par l'amabilité de son caractère, sa serviabilité à
toute épreuve, il ne comptait que des amis parmi nous.
____
-
L'ÉCLAIR DE L'EST Nancy, le 15 IV 1919
Journal
Quotidien, Républicain, Indépendant Téléphone 8.27
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Le Petit Lorrain * Le Pays de Toul
HEBDOMADAIRES
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8, Place Carnot, 8 - NANCY
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DIRECTION
* Chère
Madame
Depuis
ces derniers temps, plus que jamais, je pense bien souvent à vous et à notre
cher disparu. Vous attendiez évidemment avec impatience la libération de nos
prisonniers, la récupération de nos territoires envahis, notre entrée en
Allemagne. La lumière devait en sortir.
Moi
aussi, j'attendais et j'espérais. Jusqu'à ce jour, rien ne m'est venu. Et vous,
avez-vous été plus favorisée? Savez-vous quelque chose? Avez-vous eu des
renseignements plus complets?
Hélas,
je crains bien que, s'ils sont venus, ils n'aient pas été ceux que votre coeur
espérait, ceux que nous espérions contre toute espérance. Devons-nous faire
notre deuil définitif?
Quels
qu'ils soient, je vous serai très reconnaissant si vous voulez bien m'en faire
part dès que vous en aurez le loisir. Vous comprendrez les motifs qui me
guident. Je veux, si décidément nous ne devons plus revoir votre mari, lui
rendre l'hommage que sa valeur mérite et faire célébrer à son intention, en
même temps qu'à celle des autres morts glorieux de l'Eclair de l'Est, une messe
où nous prierons tous pour leur éternel bonheur.
Veuillez,
chère Madame, agréer l'expression de mes sentiments respectueusement dévoués. Paul S.
-
L'ÉCLAIR DE
L'EST Nancy, le 9 VIII 1919
Journal
Quotidien, Républicain, Indépendant Téléphone 8.27
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Le Petit Lorrain * Le Pays de Toul
HEBDOMADAIRES
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8, Place Carnot, 8 - NANCY
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DIRECTION
* Chère
Madame
Je
viens de recevoir votre lettre du 7 courant, qui arrive à temps et dont je vous
remercie.
Le
service aura lieu mardi 12 courant, à 11 heures, à la Cathédrale.
Le
soir, à l'assemblée générale des actionnaires, je rendrai hommage à votre mari
et à mon regretté collaborateur.
Si
vous pouviez m'envoyer une bonne photographie de lui, je la ferais reproduire
dans l'annuaire de la Presse pour 1920.
J'aurai
grand plaisir à vous voir fin septembre.
Veuillez,
Chère Madame, agréer l'expression de mes respectueux sentiments.
Paul S
*
* * *