Je vais évoquer ici mon grand-père Gaston, rédacteur-journaliste originaire des Ardennes mais domicilié à Nancy (Meurthe-et-Moselle), porté disparu au front à l'âge de 29 ans avec toute sa section, aux alentours de la Ferme de "Beauséjour" dont les ruines se trouvent actuellement à l'intérieur du Camp militaire de Suippes, interdit d'accès.
Sa dépouille n'a jamais été retrouvée. Peut-être est-elle avec celles des nombreux soldats inconnus, morts pour la France, rassemblés dans les ossuaires de la Nécropole Nationale de Minaucourt-le-Mesnil-lès-Hurlus (51), ou bien est-elle encore ensevelie au fond d'une tranchée probablement rebouchée par les maudites "marmites" qu'évoquait Gaston dans ses lettres.
J'ai voulu lui rendre hommage, ainsi qu'à son frère Victor Henri (dit Henri), dont la sépulture se trouve à la Nécropole de Lachalade (55).
EN
HOMMAGE
À MON GRAND-PÈRE

- Extrait d'une lettre à son épouse Irène - à Haraucourt (en Lorraine) Lundi 3 août
1914 :
...Tous
les postes sont reliés par le téléphone militaire. Notre compagnie bivouaque
dans des tranchées qu'elle a creusées ; nous, nous couchons dans les granges
(je suis chez le garde-champêtre) et demain nous rejoignons nos camarades. Nous
serons alors bien reposés. On nous laisse absolument sans nouvelles
officielles. Un paysan nous a dit cet après-midi que la guerre était
déclarée avec l'Allemagne. On ne nous
confirme pas la nouvelle. Les officiers ont rapporté un incident de frontière à
12 kilomètres. Une patrouille de uhlans a été capturée par des chasseurs à
cheval : un maréchal des logis a tiré. D'autres annoncent que tout est pour le
mieux, que l'Angleterre fait de nouvelles ...?..(illisible) et que l'affaire pourrait s'arranger. Le moral de
tous les camarades est excellent. Aucun n'éprouve d'inquiétude et on ne désire
que faire le coup de feu si les évènements se précipitent. La confiance la plus
grande règne parmi nous. Les aéroplanes, l'artillerie lourde donnent à chacun
une pleine assurance. Ils préparent la besogne.
Me
voici donc sur la 1° ligne alors que je m'attendais à soutenir, avec le 146°,
la défense de Toul. Prie le Bon Dieu de me protéger et de me donner la force et
la santé pour accomplir mon devoir.
Je
porte sur mon coeur ta photographie et celle des enfants. À mon cou sont
suspendues les médailles de mon petit Jean. Que la Sainte Vierge me garde et te
protège. Embrasse bien ces chers petits pour moi, et tous nos amis. Quant à
toi, ma chère Irène, reçois l'assurance de toutes mes pensées et mes plus doux
baisers. Ton Gaston.
Ducloux,
146°, 9° Cie - Troupes de couverture.
- Sur
agenda - Mercredi 5 août 1914 :
Téléphoniste
a reçu nuit, à Drouville, déclaration guerre - lecture au retour aux tranchées
- enthousiasme - 4 moutons hussards tués avec sabre - journée occupée à
fouiller horizon - Alerte - 2° div. cavalerie Lunéville passe, s'empare Vic et
Moyenvic - J'hérite carte état-major.
-
Haraucourt, 6 août 1914 :
Six
heures matin
Ma
bien chère Irène
Parti
depuis deux jours aux avant-postes, je n'ai pas trouvé l'occasion de venir
causer un peu par lettre, avec toi.
Avant
de me remettre en route ce matin, je te griffonne rapidement quelques lignes
pour te dire que je suis toujours en excellente santé et aussi dispos que
possible. D'ailleurs, l'état de toutes les troupes est admirable. J'espère, ma
chère Irène, que toi aussi tu es bien portante. Soigne-toi bien avec les
enfants et ne te laisse pas abattre par le découragement ou l'ennui. Des
nouvelles nous sont parvenues de Nancy par l'Eclair, arrivé et distribué dans le pays où nous cantonnons.
Jusqu'alors, nous ignorions tout des nouvelles intérieures et extérieures.
Ainsi des rapports, transmis de bouche en bouche, nous faisaient connaître les
incidents de frontière dans notre voisinage. Bientôt, nous allons donner le
coup de bélier définitif et bientôt, je l'espère, je te reviendrai. Reçois ma
bien chère Irène mes plus doux baisers. Ton Gaston.
Embrasse
bien Jean et Simonne. Amitiés à tous, au journal, à Mr S.
J'ai
été nommé officiellement sergent sur les rangs, il y a 3 jours.
Ecris-moi
vite : Ducloux, Sergent 146° - 9° Cie - Troupes de couverture.
As-tu
reçu l'argent de l'Eclair et du Daily? Dans le cas négatif, dis à T. de récrire.
- Sur
agenda - Jeudi 6 août 1914 :
10
heures tranchées - retour 11 heures - rassemblement place du Mail - annonce
marche en avant 20° corps - brigade 5° hus. tue 3 espions Ecuelle -
Enthousiasme - Drapeaux salle des fêtes - 4° bat. de chasseurs - 39° Artillerie
- Déception. - Couché chez un ami de l'Eclair.
-
Haraucourt, le 9 août 1914 :
Ma
bien chère Irène
Nous
sommes toujours à Haraucourt, occupant des points stratégiques pour permettre
la concentration des troupes. Nous avions cru partir ce matin à 4 heures et
nous attendons. Aussi j'en profite pour t'écrire deux mots que je remettrai aux
automobiles qui passent ici chaque matin. J'aurais été heureux de revoir hier
soir le chauffeur auquel j'avais remis ma lettre, afin qu'il me donnât de tes
nouvelles, mais il n'est pas revenu. C'était Mr B., du Petit Vatel, qui l'a
remplacé. Ce matin est passé, à la 1ère heure, Mr D., le marchand de poissons, emmenant des
télégraphistes.
J'aime
à penser que tu es bien portante et que tu continues à te soigner. Il y a des
visites de médecins à Nancy ; il ne faut pas manquer d'aller les consulter
chaque fois où tu te sentiras souffrante, mais j'espère malgré tout que tu ne
manqueras à aucune règle de prudence. Tâche de m'écrire. Demande aux
automobilistes que je t'enverrai s'ils peuvent te prendre une lettre et à
quelle heure. Je m'ennuie de savoir comment tu as organisé ton petit intérieur.
Tu
n'as pas dû recevoir des nouvelles de Sedan. Henri doit
marcher contre l'armée allemande de Belgique ou sur celle qui a franchi le
Luxembourg. Albert F. doit être parti aussi comme territorial. À bientôt ma
chère Irène et reçois mes plus doux baisers. Ton Gaston. Que font Jean et
Simonne, Mr Mme T., Mme V. ?
- Sur
agenda - Samedi 15 août 1914 :
Départ
1 heure matin garde pont au Sud de Chambrey - Gourbi - Station électrique - Feu
sur aéroplane.
À
l'est, duel artillerie - Allemands se replient.
Au
nord, 1° section 9° attaquée - Caporal Rebouchet tué, G. et B. blessés en
recherchant caporal chef disparu la veille - Adjudant tue 2 uhlans - Orage
éclate le soir - La 9° rentre à la gare où elle couche.
-
Lettre non datée, mais forcément écrite dans la nuit du 14 ou du 15 août
1914 :
Ma
bien chère Irène,
Vendredi
1 heure du matin - Aux avants-postes.
Je
te griffonne 2 mots à la lumière d'une bougie après une vive alerte sur
Chambrey que nous occupons. Je t'envoie cette carte par un douanier qui fera de
son mieux pour la faire parvenir. J'ai reçu un mandat du Daily Mail
aujourd'hui. Touche-le et garde l'argent. As-tu reçu celui de l'Eclair? Dans le
cas contraire, fais écrire par A. T. J'ai reçu ta carte ce matin mais il est
probable que tu ne reçois pas les miennes, et cependant je t'écris chaque jour.
Je suis toujours en bonne santé et dans le meilleur esprit comme tous les
camarades. Cela va chauffer je crois. Que Dieu nous garde. Je t'embrasse de
tout... (la fin manque)
- Sur
agenda - Mercredi 19 août 1914 :
1
heure - Toujours en station près de la grand gare - Froid vif.
3
h 1/2 petit jour - Rejoignons emplacement petit poste - Patrouille va fouiller
jusqu'à Laneuveville - Rencontre uhlans quittant pays - Rapport du
lieutenant Etienne au Commandant - À 5 heures, ordre offensive générale -
Compagnie nous rejoint - Le 5° hussards passe pour éclairer 146° régiment -
Sommes à gauche du bataillon - Viande et café portés à dos - Suivons la voie
ferrée de Château-Salins en disposition combat.
Arrivée
gare Oriocourt - Croix rouge flotte sur couvent - En face nous,
Delme, au pied côte - Passons à gauche Laneuveville tranchées et fils de fer -
Viviers - Faxe - Descente vallée de la Nied, traversée près Oron, en position près du cimetière de 3 h à 5 h -
Mangeons conserve avec lieutenant - À droite, allemands occupent Lucy - leur artillerie démolie par la nôtre installée en
face - À 7 heures arrivons à Fremery abandonné - Feu, café, oeufs - Couchons
grange.
- Sur
agenda - Jeudi 20 août 1914 :
Réveil
3 h 1/2 - Café - Commandant fait rentrer dans les granges se reposer - 5 h,
obus et balles crépitent - Sortons de Fremery à droite, rampant fossé - 12° part en avant - Ennemi
dans le bois tire sans se faire voir, appuyé par artillerie qui met feu au
village - Tenons tête une heure - 12° se replie - Capitaine attend ordre - puis
décide gagner ferme à gauche - traversons vivement village, glissons dans
une pâture - Allemands avancent en tirant - Je suis blessé au bras gauche - M. me fait pansement - Adieu - Allemands montent -
Je me traîne - Caporal G. blessé - D. et quelques hommes font feu dans une
avoine sur les allemands qui montent village - Me rejoignent et lentement
battent en retraite - Repasse à Viviers où je me cache fagot - Obus tombent
sans relâche - Oriocourt flambe - Je suis voie ferrée Fresnes - La tuilerie et la forêt de Gremecey - Convoi
+ (croix rouge) du 18° corps
amène à Bioncourt, puis à Brin où l'on couche.
Le premier blessé de la Presse
Dans
son numéro du 28 août, le "Temps" réclame pour lui l'honneur d'être,
le premier de la presse française, atteint dans la personne d'un de ses
collaborateurs sur le champ de bataille : " Notre cher, notre brave
Philippe Millet, lieutenant au 4° zouaves, a été, écrit le journal parisien,
frappé d'une balle ennemie à la main droite. Fort heureusement, le projectile
n'a fait qu'une blessure légère."
Tout en souhaitant à M. Millet et au
"Temps" la guérison prochaine du sympathique blessé, nous devons
cependant nous efforcer de rendre à César ce qui est à César.
Nous croyons bien que c'est "LčEclair de
l'Est" qui a eu l'honneur revendiqué par le "Temps" : c'est le
20 août, à 5 heures du matin, que notre excellent collaborateur Gaston Ducloux,
sergent de réserve au 146° d'infanterie, a été blessé par une balle qui lui a
traversé l'avant-bras gauche au moment où, de sa main levée, il indiquait à sa
section la marche en avant. L'affaire se passait en Lorraine annexée.
Il y a donc bien des chances pour que Gaston Ducloux
soit le premier rédacteur français qui ait versé son sang pour la France dans
cette guerre.
Gaston
a donc été blessé le 20 août 1914 en Moselle, dans une pâture à côté de
Frémery.
- Sur agenda - Vendredi 21 août 1914 :
Départ
de Brin pour Nancy.
Hôpital
Jeanne d'Arc - Pansé - Nuit à l'hôpital.
- Sur agenda - Samedi 22 août 1914 :
Je
quitte à 3 h l'hôpital pour mon domicile.
Aucun
document pour la période entre août et octobre 1914.
Voici
quelques extraits des documents qui ont suivi :
-
Villegailhenc, 26 octobre 1914 :
Un
petit mot avant le départ du vaguemestre pour te donner de mes nouvelles. Je
suis arrivé ici dimanche après mille pérégrinations, fatigué ou plutôt fourbu.
Me voici arrivé à Villemoustaussou pour me faire incorporer et habiller. Je
vais être probablement affecté à la 31° Cie, mais je te confirmerai cette
affectation.
J'ai
trouvé ici Mme A. qui veille sur son fils qui a un peu de fièvre. Nous sommes
ici 25 sergents dont plusieurs camarades. 18 n'ont pas encore été au feu. Le 1er départ n'aura lieu que dans trois
semaines et les tireurs au flanc partiront dans les premiers, 5 ou 6 par
départ. À bientôt de tes bonnes nouvelles. Je t'embrasse bien, ainsi que les
enfants qui, j'espère, sont sages.
Amitiés
à M. Me T. et à Mme V. Et reçois ma chère Irène mes meilleurs baisers.
Ton
Gaston, au dépôt du 146°, 31° Cie - Villegailhenc par Carcassonne.
-
Pennautier, 9 novembre 1914 :
Ma
bien chère Irène,
Je
reçois ce matin lundi la carte de Mme T., contresignée par toi. Par le
même courrier, m'arrivaient deux lettres : l'une de A., l'autre
de mon cousin Georges Vaucher Sergent au 18° bataillon de chasseurs
à pied, Hôpital complémentaire n° 1, Montpellier Hérault. Il avait eu mon
adresse par ma tante de Reims. Voici ce qu'il me dit : "J'ai été blessé
par un obus. J'ai 17 blessures : le pied gauche traversé
et des plaies à la jambe gauche et à la jambe droite. La main gauche
presque traversée, une blessure au dessous de l'omoplate gauche, large comme
une pièce de 5 francs". Georges me demande ensuite d'aller le voir avec
une permission de 24 heures. Hélas, sa lettre est arrivée deux jours trop tard car
mercredi prochain c'est le départ. Cette fois, la
nouvelle est officielle. Poirot part avec moi pour le Nord.
À tous, espoir et courage. Je t'écrirai ce soir pour te donner les
renseignements qui nous seront fournis sur notre voyage. Je voudrais te faire
connaître, dès maintenant, un petit système pour que tu reconnaisses le pays
d'où je t'écrirai ou ce que j'aurai de particulier à te dire. Tu relèveras dans
le courant de ma missive toutes les lettres pointées que tu rassembleras pour
trouver le mot. Exemple : Pennautier. Je pointerai toutes les lettres dès le
début de la correspondance, pour arriver à ce mot. Tu me diras si tu as
compris? C'est simple.
Je
t'écrirai en cours de route, comme cela la correspondance ne cessera pas entre
nous.
À
bientôt, ma chère Irène. Je t'embrasse bien ainsi que Jean et Simone. Ton
Gaston.
(les
lettres pointées donnent le message suivant : Pennautier. Bons baisers ma
chère Irène).
-
Villemoustaussou, 24 janvier 1915 :
Ma
bien chère Irène
C'est
de ma nouvelle résidence que je t'écris. Tu comprendras alors pourquoi tu es
restée quelques jours sans nouvelles. J'étais désigné pour partir au front
vendredi dernier, mais voici qu'une circulaire ministérielle est arrivée, prescrivant
de confier l'instruction des bleus aux sous-officiers revenant du front. Les
quatre compagnies de bleus sont à Villemoustaussou ; leurs cadres étaient
composés en grande partie de fricoteurs n'ayant pas encore marché. Alors que je
revenais jeudi soir de monter la garde à la caserne où sont internés des
prisonniers allemands, j'étais informé que mon capitaine avait désigné au
commandant du dépôt cinq sergents. J'attendis donc d'être fixé avant de te
faire connaître la nouvelle, comme pour ma désignation au feu. Samedi matin, le
commandant ratifiait le choix du capitaine, sauf pour P. Samedi à 2 heures, je
quittai donc Castelnaudary avec 17 sergents à destination de Villemoustaussou.
Me voici donc arrivé à destination. Accueil sympathique des sous-officiers de
la 28° Cie, à laquelle je suis affecté. Encore quelques jours pour le
dégrossissement obligatoire ; on est toujours un peu gêné quand on est
transplanté dans un autre milieu. J'avais éprouvé un certain regret en quittant
Pennautier, car nous vivions, là, la véritable et bonne vie de cantonnement.
J'avais eu la chance de tomber sur un bon propriétaire. À Castelnaudary, ce fut
la vie de caserne dans toute sa laideur et toute sa rigueur. À
Villemoustaussou, nouveau régime de la paille. J'ai bien retrouvé ici mon ami
P. qui a dégotté un lit d'une place chez l'habitant. Nos prédécesseurs ont gâté
les indigènes. N'ayant pas comme à Pennautier de billet de logement, ils ont
loué des chambres à 1f. la nuit. Moi, je ne marche pas. J'engueule ces braves
méridionaux qui veulent vivre sur notre dos jusqu'au bout.
Quel
temps doit-il faire à Nancy, car depuis six jours il pleut sans discontinuer.
Quand j'aurai des économies, je m'offrirai une pèlerine caoutchoutée comme les
copains. Si le "Daily Mail" insère l'article que je lui ai envoyé, je
pourrai réaliser le projet que j'ai formé, mais voici quinze jours que j'ai
écrit et je n'ai pas de nouvelles. Aujourd'hui, il neige abondamment. Toute la
Montagne Noire est poudrée de frimas, mais cette neige n'est pas consistante.
Je profite donc de cet après-midi de dimanche pour faire ma correspondance. Je
vais écrire à M. et Mme S. pour les remercier d'un petit colis qu'ils m'ont
adressé, comme à tout le personnel mobilisé, je crois. Le colis comprenait un
petit cache-nez en laine tricotée (pas fameux), une paire de poignets en laine,
une pochette de ce papier sur lequel je t'écris, un crayon, un quart de
chocolat Stanislas, un carnet, 10 cigarettes, le tout accompagné d'une carte de
visite, portant les meilleurs voeux des expéditeurs. Cela m'a fait plaisir.
J'espère
que les Boches maintenant te laissent dormir tranquille. Moi aussi je suis
obligé de me lever à 6 heures du matin ; c'est un peu dur, vu la saison.
On
m'a confié le commandement d'une section, soit 80 poilus, parisiens et bretons...
-
Le sergent Ducloux, du 146° régiment d'Infanterie, à Monsieur le Commandant
du dépôt du 147° R. (Lettre non datée) :
Vous
avez bien voulu me renseigner sur le sort de mon frère Ducloux Victor Henri, de Sedan, réserviste au 147° et me dire qu'il était
décédé aux combats de Binarville, au cours des combats du 14 au 18 7bre (= septembre). Permettez moi de faire appel à votre obligeance et
de vous demander à quelle compagnie appartenait mon frère. Je voudrais avoir
des détails sur sa mort, savoir où il est enterré. Seul son capitaine pourrait
me répondre. D'autre part, je désirerais savoir si vous avez reçu au dépôt ses
papiers et ses effets personnels et si vous pourriez me les faire parvenir. Je
les adresserais alors à ma famille habitant Nancy. Mes parents habitant encore
Sedan n'ont pas dû être informés officiellement du décès de mon frère, puisque
Sedan est dans la zone envahie.
Veuillez
agréer, Mon Commandant, mes salutations respectueuses.
Gaston
Ducloux, Sergent au 146° régt. d'Inf., 28° Compagnie, Villemoustaussou, par
Carcassonne (Aude).
-
Villemoustaussou, le 22 mars 1915 :
...Aucune
décision officielle à ce jour. Notre capitaine a réuni ce matin les chefs de
section et nous a laissé entendre notre prochain départ. À mots couverts, on
parle de jeudi. Le 143° a embarqué hier 4 compagnies. Les bruits les plus
divers recommencent à circuler ; nous irions en Extrème-Orient, mais je n'en
crois rien. Espérons que bientôt ce cauchemar finira. Le printemps qui nous
souriait depuis deux semaines ici s'est envolé ; aujourd'hui grand vent et la
pluie ; il a fallu remettre nos capotes alors que nous étions déjà habitués à
aller à l'exercice en tunique...
-
Réponse du Commandement du dépôt du 147° (au dos de la lettre de Gaston) au
sujet de Victor Henri :
"En
réponse à votre demande, j'ai l'honneur de vous faire connaître que le soldat
Ducloux Victor appartenait à la 6° Cie du 147°. Les objets trouvés sur les
militaires décédés sont envoyés au Bureau de Renseignements et de Comptabilité
de l'Armée (Service de Santé) à Paris, auquel vous devez vous adresser pour
entrer en leur possession.
Veuillez
agréer, Monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.
Pour
le Commandant du Dépôt, signature illisible".
-
Annotation du Service de santé de Paris sur cette même lettre :
"Vu,
aucun effet personnel. Habt".
-
13 avril 1915 :
...J'apprends
par les journaux que ces lâches allemands ont bombardé, du haut de leurs
zeppelins, la ville de Nancy. Notre quartier a été épargné mais que faisaient
nos réflecteurs? Et nos artilleurs? Quelle peur encore pour vous! J'aurais
encore voulu être à tes côtés. Ecris-moi vite avec des détails.
J'aurais
voulu pouvoir t'écrire plus longuement, mais nous partons au tir. À ce soir. Ma
chère Irène je t'embrasse de tout mon coeur. Gaston.
-
Villemoustaussou, 15 avril 1915 :
...Les
jours se suivent et ne se ressemblent pas, dit un proverbe. Hier, je croyais, à
bref délai, rejoindre avec mes petits bleus le front des armées. Ce matin, une
circulaire ministérielle est arrivée demandant un état de proposition au grade
de sous lieutenant, pour l'instruction de la classe 16, des sous-officiers
pourvus du brevet de chef de section. Je suis le seul proposé.
...Ce
matin j'ai reçu ta lettre si attendue. Notre bon petit Jean est bien gentil
d'implorer pour son papa la protection du bon Dieu.
...Je
suis heureux que la ville de Nancy ait été relativement épargnée et que tous en
aient été quittes pour la peur. Ma chère Irène reçois de ton Gaston ses
meilleurs baisers.
-
Villemoustaussou, 19 avril 1915 :
...Un
petit mot cet après-midi avant de partir à une revue. On décore mon capitaine,
M. Schlumberger, de la croix de la Légion d'honneur. Il a eu lčoeil arraché par
une balle dans un combat livré dans la Somme. Aujourd'hui, grand bouleversement
au dépôt. On rappelle tous les sous officiers par ancienneté à Castelnaudary.
Deux seuls doivent rester ici. Je serais parti si je n'étais obligé d'attendre
le retour de mon dossier du ministère de la guerre.
...Rien
de particulier ici ; toujours la pluie. Ma chère Irène, reçois pour toi et les
enfants les meilleurs baisers de ton Gaston. J'attends toujours des nouvelles
de l'Eclair. Gaston Ducloux.
-
Villemoustaussou, 23 avril 1915 :
...Je
ne sais rien encore sur ma nomination. Nos dossiers devaient être au ministère
de la guerre le 25 ; une décision sera prise d'ici le 1er mai sans doute. Je ne
me fais pas d'illusion car il paraît que tous les adjudants et sergents-majors
de Castelnaudary ont eux aussi fait leur demande, et comme ils sont près du
soleil, ils pourront réussir. J'espère tout de même, confiant en tes prières.
Les
sergents qui sont partis, il y a quelques jours, n'ont pas moisi au dépôt ; les
uns sont au 346, d'autres au 146, d'autres enfin encadrent un bataillon de
marche, le 420, qui va aller au Camp de Mailly. Il nous reste ici 50 poilus, ce
sera pour le prochain départ et, si je ne suis pas nommé lieutenant, je les
accompagnerai sans doute.
-
Carte-lettre reçue par Gaston à Villemoustaussou :
"Le
23 avril 1915
Monsieur
Ducloux
En
réponse à votre lettre du 15 courant, voici les renseignements recueillis sur
la mort de votre frère. Il fut tué le 16 septembre au cours d'une charge à la
baïonnette sur Binarville. Sa mort fut celle d'un brave frappé d'une balle au
coeur qui l'arrêta net dans sa course. Il s'est abattu et n'a plus bougé, ce qui
fait supposer qu'il n'a pas souffert. Quant à l'endroit de la tombe, ce sont
les Allemands qui ont dû en prendre soin, car à la nuit nous devions nous
replier dans la forêt et laisser nos malheureux camarades sur le terrain.
Recevez
Mr l'assurance de mes meilleurs sentiments. RD."
-
Villemoustaussou, 25 avril 1915 :
Ma
chère petite Irène
Quel
triste et mélancolique dimanche! Cependant le printemps chante partout et
invite à la gaieté. Le soleil du Midi, le vrai soleil cette fois, dore la
campagne toute verdoyante et cependant j'ai l'âme bien en peine.
Ce
matin, avant le rapport, je suis allé à la grand-messe et puis ce fut le
déjeuner. Mais notre popote a perdu son animation et son charme qui nous
faisaient oublier tous nos ennuis. Où sont les tablées de 20, 30..., plus
d'interpellations, plus de cris, plus de chant. Cinq sous-officiers seuls
restent à la compagnie dont trois inaptes. On déjeune ou on dîne
tranquillement, sans crainte de recevoir une demi boule de pain sur la tête,
mais l'ennui pèse comme un malaise sur le cercle. On sent que pour tous des
décisions nouvelles vont naître. Ce sera bientôt notre tour de quitter
Villemoustaussou. On annonce le départ des derniers bleus pour mardi. Il faudra
les encadrer. La réponse sera certainement revenue du ministère de la guerre et
je serai définitivement fixé sur mon sort. Cela me pèse de vivre dans
l'incertitude. Plusieurs de nos camarades sont venus cet après-midi de
Carcassonne ; ils cantonnent dans cette ville en attendant le départ du
bataillon de marche du 76° auquel on les a affectés. Ma pensée va donc vers toi
tout entière. Je voudrais déjà la nuit venue et m'endormir avec ton visage dans
ma tête, car c'est le soir seulement que je me sens le plus heureux. Cet
après-midi va s'achever dans un tête à tête avec mon ami V. On se regardera
comme des chiens de faïence et puis ce sera le dîner, après que l'un et l'autre
nous aurons dit cent fois "Vivement Nancy!" Eh oui, ma chère Irène,
mais en attendant je ne puis que t'offrir l'assurance de mon bon souvenir et de
mon affection. Reçois pour toi et les enfants les baisers de ton Gaston.
-
Villemoustaussou, 30 avril 1915 :
Ma
bien chère Irène
Ta
lettre de ce matin m'a causé le plus vif plaisir, surtout d'apprendre par la
carte que grand-père Lucien avait été évacué par les allemands par la Suisse.
Schaffhouse est la dernière gare internationale. Tous les évacués sont dirigés
sur Annemasse (Hte Savoie) ; un comité, dont je tâcherai d'avoir l'adresse, les
répartit dans le Midi. Mr T. pourrait te la procurer. Ce serait donc à ce
comité qu'il faudrait écrire pour savoir où grand-père Lucien a été évacué.
Celui-ci, sur sa demande, pourra être dirigé sur Nancy et, je crois, toucherait
une allocation, ce qui vous permettrait de vivre sans souci. J'ai l'espérance
aussi d'apprendre, un de ces jours, l'arrivée de mes parents en Haute Savoie ,
ce serait à souhaiter; vous vous trouveriez tous réunis à Nancy et je
demanderais à l'Eclair de trouver une situation à Marie et Lucie.
J'espère
que Simonne va mieux, mais toi aussi il faut te soigner. Tu pourrais aller à la
consultation l'après-midi à l'hôpital, ou au dispensaire de la Croix Rouge, rue
St Fiacre. Il faut veiller à ta santé et prendre des précautions. Quant à moi,
ma santé est plus que parfaite ; je commence à retrouver mon poids, bien que
déjà la chaleur se fasse sentir dans le Midi.
Rien
de nouveau sur ma situation militaire. Ma chère Irène, je t'embrasse de tout
mon coeur.
Gaston
Ducloux.
-
Villemoustaussou, 5 mai 1915 :
...J'ai
eu aujourd'hui l'occasion de retourner avec ma compagnie à Villegly et de
revoir les réfugiés de Sedan. Cette fois, les jeunes filles étaient là ; elles
connaissent bien mes soeurs et elles m'ont affirmé les avoir vues la veille de
leur départ, alors qu'elles allaient au pain. Il est probable que mon père,
étant employé de la ville, ne sera pas évacué car les allemands font
fonctionner tous les services ; ma famille ne serait pas trop malheureuse à la
suite de cette situation. Les allemands n'auraient pas commis trop d'exactions
; polis avec les femmes ; certaines même leur ont accordé leurs faveurs, et les
réfugiés me les citaient. On les aurait obligées à aller à la visite sanitaire,
car la police allemande est très sévère.
Melle
G. connaissait très bien aussi notre pauvre Henri.
Les
allemands reconstruisent en ville, créent des jardins, plantent des pommes de
terre et font garder la nuit ces jardins. Ils paraissent découragés cependant.
Beaucoup se suicident au pont de Meuse, pour ne pas repartir au front.
Ma
chère Irène, reçois les bons baisers de ton Gaston qui pense sans cesse à toi
et te désire de tout coeur. Gaston.
-
Villemoustaussou, 9 mai 1915 :
Ma
bien chère Irène
Voici
le mauvais temps revenu dans ces pays. Depuis huit jours il pleut sans discontinuer.
Quel triste dimanche à ajouter encore aux autres. Cet après-midi, nous restons
dans la salle où nous prenons nos repas. Il y a un billard, mais cela ne
m'intéresse pas ; la manille, c'est aussi fastidieux. Je préfère d'ailleurs
t'écrire ma petite lettre quotidienne et t'envoyer mes meilleures pensées.
L'ordre vient d'arriver de préparer un départ de bleus pour le 146° ; vingt par
compagnie. Cela va me donner aussi une certaine occupation et une certaine
distraction : les réunir, les armer et les équiper, et aussi les surveiller. Le
pinard, comme ils disent, est bon marché : quatre sous le litre ; avec son prêt
de 0, 50 on peut se payer une muflie ; et comme ils l'ont touché avant leur
départ, dame ! Ils nous quitteront demain à six heures pour Castelnaudary et
ensuite Arras, où se trouve actuellement le 146° de retour d'Ypres. Et
maintenant ce sera la tristesse dans ma compagnie et surtout dans ma section.
Il ne m'en reste plus que quarante, les retardataires et les malades. On va
préparer le déménagement pour Alzonne ; le départ est toujours fixé au 15 mai.
Après le cantonnement préparé, on regagnera la caserne bien triste de
Castelnaudary, et après, à Dieu vat, comme disent les marins ; à moins que la
nomination attendue ne soit annoncée. On n'entend plus rien dire. Le ministère
de la guerre aime faire traîner les choses en longueur ; et puis, les demandes
étaient tellement nombreuses ; les vacances aussi au front.
Ce
dimanche aussi pour toi, je le sais, n'est pas gai. J'espère maintenant que ta
santé est bonne, que notre petit Jean et Simonne sont complètement remis de
leur indisposition et que tous trois vous serez plus ou moins tranquilles en
attendant un retour auquel j'aspire et que je désire tant. Si Nancy n'était pas
dans la zone des Armées, et si j'étais assuré d'être encore dans le Midi à la
Pentecôte, je me ferais une fête d'aller vous revoir. Une chose seule serait
possible, si j'étais nommé sous lieutenant. Sur ma première prime
d'habillement, t'offrir un voyage à Paris et moi t'y retrouver 48 heures. C'est
le beau rêve que parfois j'ai caressé, mais ce n'est qu'un rêve et je te le
fais partager. Il est trop beau n'est-ce pas. Je serais si heureux de te serrer
dans mes bras, depuis cinq mois que tes caresses me manquent. Sois en assurée,
ma chère Irène, je n'en ai pas cherché la consolation dans des amours
passagères. C'est toi seule, ma bonne petite, que je sais aimer et c'est à toi
seule que je garde toute mon affection. L'éloignement n'aura fait qu'aviver nos
désirs et nos bons sentiments. Espérons qu'il sera de courte durée maintenant.
À bientôt, et garde pour toi les plus affectueux baisers de ton Gaston.
- Castelnaudary,
22 mai 1915 :
Ma
chère petite Irène
Comme
les journées sont longues et bien occupées en caserne. Après dîner, me voici
remonté dans ma petite chambre au 4° étage sans ascenseur, et ma pensée s'en va
vers toi, ma bien aimée que je regrette tant et que je voudrais combler de mes
caresses. Cette solitude à la caserne me pèse, entouré d'innombrables
sous-officiers qui me sont tous indifférents et dont, pour la plupart, le seul
souci est de parader en tenue fantaisie, bottines képi et gants, de nous
éclabousser de leur luxe. Dans ce pays, je me sens plus étranger encore. Cette
atmosphère de caserne m'oppresse, alors qu'à Villemoustaussou nous vivions
quasiment une vie de famille, à dix. Nos chères femmes cependant nous
manquaient et, crois le bien ma chérie, pas de remplaçantes, et tous de
regretter leur intérieur, leur bon petit nid d'amour, les caresses folles. Oh !
comme je voudrais aujourd'hui et toujours sentir un peu mon coeur trembler sur
le tien. Je vis de ton premier à ton dernier baiser, Petite Reine, si gentille
en mes bras. D'autres femmes n'ont jamais captivé ma pensée. Comme une sainte
image, je garde ta photographie pieusement sur ma poitrine. Il me semble que je
suis un peu moins seul. Que sera demain pour moi ? On a bien voulu me faire
savoir officiellement que j'étais le premier à partir, mais on ne parle pas
encore de l'envoi d'un renfort prochain. Il est vrai qu'il y en a toutes les
semaines et je serais surpris d'être là encore dimanche.
- Sans
date :
Lorsque tu reposes
Auprès de mon coeur
Les lys et les roses
N'ont plus de senteur.
Ton bras que je touche
Au lys est pareil ;
Des roses ta bouche
A l'éclat vermeil.
Quand tu fais entendre
Auprès de mon coeur
Ta voix douce et tendre,
Ton rire moqueur,
Tu mets tout en fête
Le joyeux pinson
Comme le poète
Dit mieux sa chanson.
Quand tu n'es pas mignonne
Auprès de mon coeur,
Tout est monotone
Vide et sans couleur
Le soleil se brouille,
Le pinson bredouille
Et mon coeur aussi.
- Castelnaudary,
25 mai 1915 :
Ma
bien chère Irène
Je
commence à renaître dans mon élément et à me faire à ma nouvelle vie. Me voici
revenu à mes premières années de caserne, familier aux sonneries diverses des
clairons, aux appels des adjudants de semaine, aux cris dans les chambrées. Il
semble maintenant que je me retrouve dans ma bonne caserne de Merbron (?) et dans la petite ville de Mézières, témoin de nos
premières ou plutôt de nos secondes amours. Aujourd'hui, la compagnie a subi un
profond remaniement ; nous avons reçu tous les anciens de la classe 15. Je
reste avec mes chers petits bleus de la 28° qui m'aiment bien, tu peux le
croire, et qui voudraient tous partir avec moi. On annonce, en effet, un départ
pour le 346°, dont je serai sans doute. Je te confirmerai la nouvelle quand le
sergent-major sera revenu de la salle des rapports. Me voici avec 4 sergents
sous mes ordres, dont un vieux briscard de 42 ans, territorial de Marseille.
Les autres sont parisiens. Ils sont contents eux aussi et se déchargent sur moi
de la besogne et du commandement. Actuellement pour eux, c'est la sieste en
attendant l'exercice. Demain reprennent les marches d'entraînement. Les pieds
commencent à se piquer par la sueur. Quand je serai parti, il faudra m'envoyer
souvent une paire de chaussettes et de la poudre de talc ; d'ailleurs je te
ferai mes recommandations en temps utile. Ma chère Irène, je t'embrasse de tout
mon coeur. Ton Gaston.
-
Laroche, Mardi 1er
juin 1915, 10 heures :
Ma
bien chère Irène
Je
profite d'un arrêt bien inattendu à Laroche (Yonne) pour t'écrire un peu plus
longuement. Voici les trois quarts de la France traversés en omnibus. À part la
fatigue et la longueur du voyage, le trajet est agréable. La vallée du Rhône
magnifique avec ses vignes, ses champs, ses vergers, les cerisiers courbés
jusqu'au sol, puis après Lyon où nous avons arrêté cinq minutes, la vallée de
la Saône aussi fertile, la Bourgogne et ses crus, Chambertin, St Georges,
Vougeot, L'Hermitage, puis l'Yonne. Alors que nous croyions gagner Paris sans
arrêt prolongé, on nous a arrêté à Laroche, gare importante du P.L.M., gare de
triage et de rassemblement, à cinq heures du matin. Nous faisons le café et la
soupe, et nous ne repartons qu'à midi pour le Bourget puis Arras où nous
n'arriverons que demain matin. Visite obligatoire du pays, tout neuf, semblable
à la grande banlieue parisienne. Ce ne sont que de petites villas entourées de
roseraies magnifiques, et louées aux ingénieurs et employés de la gare. Les
trains amenant des troupes de toutes armes, Sénégalais ou Hindous, se
succèdent. On forme un groupage pour nous cet après-midi avec des détachements
d'autres régiments ; beaucoup d'artillerie également. Tout cela gagne le
Pas-de-Calais.
En
passant cette nuit à Dijon, je me suis rappelé mon dernier voyage à Nancy, et
volontiers j'aurais obliqué à droite. Ma bien chère Irène, je m'en vais en
toute tranquillité retrouver mes camarades du 146° et, comme eux, faire mon
possible pour travailler à la cause commune. Je pars avec la plus grande
confiance et la plus grande sûreté de moi-même : bientôt nous serons l'un à
l'autre, car l'effort final est proche, et nous nous aimerons tant et tant que
nous oublierons vite les longs mois de séparation. Aussitôt affecté, je
t'enverrai mon adresse. Ne m'écris pas avant et ne m'adresse qu'un mandat-carte
de 15f. J'espère, ma chère petite, que tu es en bonne santé ainsi que les
enfants et que tu supporteras avec courage notre séparation provisoire. Je t'embrasse
de tout mon coeur. Ton Gaston.
Nos
petits bleus sont enthousiasmés. Plus de 500 hommes du 160° viennent de se
joindre à nous. Nous ne formons qu'un seul train.
-
Mercredi 2 juin 1915 - 10
heures matin :
Ma
bien chère Irène
Un
mot griffonné comme je puis, en chemin de fer. Nous n'avons pas quitté nos
wagons depuis Laroche. Arrivés en pleine nuit dans la gare de triage du
Bourget, nous y sommes demeurés deux heures et maintenant en route pour le
Nord. Le paysage change et puis nous entrons dans la zone des armées. À 8
heures nous étions à Montdidier, maintenant nous approchons d'Amiens. Tout va
bien. Les bleus sont contents des acclamations qu'ils ont suscitées hier, dans
la banlieue parisienne. Aujourd'hui ils sont un peu plus calmes. Fatigués de
chanter. Ma chère Irène, je t'embrasse de tout mon coeur.
G.
Ducloux, Sergent au 146° Régt. d'Inf., Détachement de renfort.
-
St Pol - 2 juin 1915 - Cinq heures du soir :
Ma
bien chère Irène
Notre
voyage se poursuit agréablement dans le merveilleux panorama de la Picardie et
de l'Artois. Jamais la nature ne s'est parée aussi richement. Partout c'est la
vie ; mais à 20 kilomètres parle la grande voix du canon. Nos bleus s'amusent
aux convois de prisonniers encadrés de hussards et que nous croisons sur les
grandes routes. Notre premier contact vient de se faire avec les camarades de
la région. À bientôt. Reçois ma chère Irène les bons baisers de ton Gaston.
G.
Ducloux, Sergent au 146° Regt. d'Inf., Détachement de renfort.
-
Vendredi 4 juin 1915 :
Ma
bien chère Irène
Me
voici parvenu au terme de mon long voyage. Il ne m'a pas été possible de
t'écrire plus tôt. Mercredi à 9 h 1/2 du soir, nous quittions le train qui nous
avait amenés de Castelnaudary, et l'on nous annonçait que nous allions
cantonner au village. Mais il nous fallait faire cinq kilomètres et nous
arrivâmes dans une vaste prairie servant de parc d'artillerie. Ce fut notre
première étape. Bien vite, les petites tentes furent montées, en pleine pâture,
et nous nous endormîmes d'un sommeil de plomb tandis qu'à dix kilomètres de là,
chantait la grosse voix du canon. Je me figurais être à Moncel, tandis que
notre artillerie bombardait Château-Salins. À 3 h 1/2 nous étions levés, le
froid très vif avait abrégé notre sommeil. Dans le ciel rosé, nos escadrilles d'avions
commençaient leur randonnée. On nous apprit alors que nous allions rejoindre
notre régiment au repos avec le 20° corps, à 20 kilomètres en arrière. Marche
assez pénible sous le soleil brûlant ; nous étions chargés comme de petits
mulets. On arriva à une heure dans un coquet petit village où nous fûmes
accueillis par nos anciens camarades, devenus de vieux briscards, et pour qui
la campagne est pleine de souvenirs. J'ai rencontré un lieutenant que j'avais
connu à Villemoustaussou et qui me fit affecter à sa compagnie comme chef de
section. Coucher hâtif, car nous étions tous bien fatigués. Ce matin, réveil à
4 heures et départ à l'exercice de bataillon à cinq heures, car ..........illisible...... grandes étapes prochaines, quand bientôt nous
foncerons sur les allemands pour les refouler, d'abord aux confins de la
Belgique. Ma bien chère Irène, confiance et espoir. Vos bonnes prières me
protégeront et votre souvenir sera mon réconfort. Je me promets bien de
t'écrire chaque jour, ne fut-ce qu'une carte, mais ne t'inquiète pas si tu
restes plusieurs jours sans nouvelles, car la correspondance n'est pas toujours
facile à expédier et le service des postes peut être irrégulier. Ma chérie, je
t'embrasse de tout mon coeur avec Jean et Simonne. Reçois les bons baisers de
ton Gaston qui t'aime bien.
- Vendredi
4 juin 1915 (carte) :
Ma
bien chère Irène
Je
m'empresse de t'envoyer aujourd'hui mon adresse. Affecté hier à mon arrivée au
146°, je compte à l'effectif de la 4° : Gaston Ducloux au 146° Régt.
d'Inf. 4° Compagnie, Secteur postal 125. J'attends bientôt de tes nouvelles au
petit village où nous nous reposons. Ma santé est excellente. J'ai retrouvé ici
une bonne partie de mes camarades de la 9°, toujours courageux à leur poste.
Reçois ma chère Irène, pour toi Jean et Simonne mes meilleurs baisers. Ton
Gaston.
-
Dimanche 6 juin 1915 (selon
le système codé de Gaston, cela donne : "Ivergni près de neuville arras [?] nous sommes au repos") :
6
heures soir
J'avais
espéré pouvoir disposer de mon dimanche pour mettre à jour ma
correspondance, mais nos dernières heures de liberté et de calme relatif sont
employées à des revues et à des exercices d'assouplissement du bataillon. Il
nous faut fondre nos dernières recrues avec les anciennes et préparer nos légions
pour les randonnées futures. Le canon tonne avec fracas. Cela nous réjouit
l'âme. La bonne besogne accomplie par nos camarades
s'achève dans de bonnes conditions. L'organisation est
merveilleuse et les chances de victoire se multiplient. Les
convois de prisonniers encadrés par nos brillants
hussards de Nancy se succèdent. Ils sont à bout de souffle.
Soleil
plus chaud que celui du Midi, mais... soi