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Charles AMBERGER |
par Frédéric THÉBAULT
- CARNET D'UN POILU -
(quelques jours dans les tranchées)

Le petit calepin dont il s'agit est celui de Charles Amberger, sous-lieutenant, tué au combat en avril 1915. Ce carnet appartenait à ma grand-mère Denise, qui le tenait sans doute de sa mère Hélène, cousine de Charles Amberger.
Le carnet est en assez mauvais état (au milieu la reliure est arrachée). 90% des notes qui y ont été prises ont été rédigées au crayon à papier, et par endroit le temps a effacé certains mots. L'écriture est lisible, excepté quand Charles Amberger, répondant sans doute à des instructions de ses supérieurs, prenait "à la va-vite" quelques notes.

Charles Amberger est né le 26 août 1881 à Besançon. Il était le fils de Lucien Amberger (1844-1889), pharmacien, et de Marie Agathe Philomène Keim (1854-1927). Ses grands-parents paternels étaient nos ancêtres communs. Il avait un frère, Lucien (1876-1912), ayant lui aussi embrassé la carrière militaire, lieutenant d'Infanterie coloniale, "tué en Guinée par un fou", sans descendance ; et une sur, Marthe Anna (1876 Besançon -1968 Reims), célibataire sans enfants.
A 18 ans, Charles Amberger s'engage au 106ème d'Infanterie, à Chalons. Il est sous-lieutenant au 132ème Régiment d'Infanterie, 7ème compagnie, lorsqu'il décède au combat, en 1915. Il n'était pas marié, n'avait pas d'enfants, à l'instar de ses frères et surs.
La façon dont se termine le carnet, très brutalement, laisse supposer que des pages manquent, la reliure étant rompue à cet endroit. Longtemps, j'ai cru que ses écrits avaient été stoppés à cause de son décès, mais sa mort intervenant plusieurs mois arpès, j'ai rejeté cette hypothèse.
Charles Amberger a tenu son carnet en débutant à la fois du recto (instructions, consignes, états d'effectifs) et du verso (agenda personnel), les dates sont très imprécises, ainsi que les noms. J'ai respecté l'ordre des pages (1 G pour 1ère page, côté gauche, 1 D pour 1ère page, côté droit, pour la partie recto), ainsi que les abréviations et l'orthographe.
A chacun d'apprécier la valeur de ce petit carnet bleu-vert, qui témoigne, presque un siècle plus tard, de la fin de la vie d'un jeune adulte pris dans la tourmente de la première guerre mondiale, et qui y laissa trop vite la vie.
(instructions, états d'effectifs)
(vie de Charles Amberger jour après jour)
Côté recto
Page 1 G
Prix : 1,00 F
Des calculs en vrac
Page 1 D
Coment (?) 26 rue des Poissonniers (à l'encre noire)
25/j -illisible - 5 h.
départ - 9h.
26 - Cottaz
Ricciardi Tlatian (?)
Bottoli (ou Batterli ?) Bidermann
Panzani Branner
Pavioni Grandjean
Cavost Amberger
Chatelier Félizon
Defont (?) Antabranvi (?)
Page 2 G
Etablir l'état nom. des adjt, St Mor, et fourrier venus du dépôt le 27-8
Etablir exactement cet état qui devra servir à l'encadrement des unités.
Prière de fournir au colonel le plus tôt possible un rapport sur les faits qui ont motivé une demande de citation à l'ordre concernant les militaires ci après
Page 2 D
Dumont brancardier
Malabri (?) 1ème cl.
Ce rapport rédigé et signé par l'officier supérieur ou autre sous les yeux duquel le fait s'est passé sera établi dès ce soir très proprement puisqu'il est destiné au commandement, sur 1/4 de feuille et à l'encre.
Page 3 à cheval sur G et D
La position assignée à la 24ème Brigade a été très judicieusement organisée. Cette position est très forte, on devra y tenir à tout prix. Les hommes ne devront pas se laisser influencer par le mouvement de repli de la 23ème Brigade. On leur expliquera que c'est une manuvre voulue pour faire tomber l'ennemi sous le feux des positions de la 24ème Brigade. Si sur certains points l'ennemi parvient cependant à s'approcher des tranchées, on mettra la baïonnette au canon et lorsqu'il arrivera à une vingtaine de mètres on lui sautera à la gorge, sûrement il ne tentera pas le coup.
Suivent sur plusieurs pages des listes de noms, rayés ou pas, sans doute des états
d'effectifs par escouades répertoriant les blessés, tués et disparus.
Page 15 D
1ème Formation d'attaque allemande
2ème tireurs allemands dans les arbres
3ème sabres artillerie allemande illisible courte à champ (?) longue (?)
4ème arrtn (?) fème arromp(?) quant attaque à 100 m et formant ensuite barrage
5ème prisonniers non blessés
Page 16 G
6ème bombardement abris équipement - abris renforcés en épaisseur
7ème pas de tirailleurs coude à coude
8ème pieds gelés - graisse
9ème fusils lame
cartouche éclairantes
10ème Renseignent pour artillerie - calibre des obus et direction du tir
11ème Emploi des abris
Page 16 D
12ème pétards mili? (?) (10) enterrés fil de fer de 4 mm
13ème toute salve amène une riposte
14ème abandon de munition et ravitaillement dans tranchées ou position de première ligne.
Page 17 G
-Eclopés doivent emporter toile de tente et couverture
-Blessés et éclopés ont illisible et rouleaux fil de fer
-Livret individuel dans poche de la capote
-Tout prisonnier ayant balles dum-dum doivent être fusillés sans discussion si fait prisonnier
Page 17 D
-Ne fournir aucun renseignements ou donner faux renseignements
-Interroger prisonniers isolément et pas en présence de leurs gradés
-Solde peut être transformé en bon sur le trésor au nom d'une tierce personne.
Page 18 G
-a défaut de caves construire abris dans angle d'une cour (abris enterrés) 1 m à 1,20 d'épaisseur
- mettre des levées de terre en avant des soupiraux des caves.
-renforcer les caves non suffisamment solides d'un mètre de terre
-Prendre exactement renseignements sur (suite page 18 D)
Page 18 D
(suite de la page 18 G) ennemis tués et prisonniers.
-arrêter toute personne faisant signaux et non prévenir petit poste
-Bonis s/ comt de Cie 1 F 00 par homme
-Aucun document sur officier allant en avant à proximité de l'ennemi
Page 19 G
-Livrets individuels indication 132ème Cie Nom Prénom Matricule Classe
-Gelure illisible par piqûre. faire immédiatement mouvement. friction
-Feuillées très profonde
Page 19 D
1-Classe 1915 à l'Inston
2- Travaux de campagne
3-
4-
5-
6-
7-
8-
Fin du recto du carnet
Côté verso
(tout est au crayon à papier)
Emb. le 25.6 8h soir
Direction Verdun pour renforcer la ligne d'Etain et repousser les allemands qui s'étaient emparés de cette localité.
Arrivé le 26/8 6h30 matin, allemands repoussés.
Envoyés en réserve à Baleycourt puis à 8 km à Béthelainville.
Campé en plein illisible. Pluie toute la nuit. A 11h arrivée de l'artillerie et de l'Infie de 1e ligne du 6e Corps venant se reformer en arrière avant de reprendre le mouvement d'offensive.
27/ Départ 5h matin pour aller à Septsarges rejoindre la portion centrale du 132. Arrivée à 6h soir et affecté à la 7e Cie.
28/ Quitté Septsarges à 5h30 pour aller occuper une 2ème ligne de défense faire des tranchées pour repousser les allemands qui cherchent à franchir la Meuse.
Entendu au loin 9.9. coups de canon dans la matinée puis plus rien. Les ennemis ont été dans l'impossibilité d'exécuter leur mouvement : nous nous maintenons sur place.
29/ Mêmes emplacements qu'hier : continuons à fortifier nos positions. Le canon a commencé à tonner dès 6h du matin. Les allemands essayent de nouveau de franchir la Meuse, hier à Dun ils ont été repoussés, leur avant-garde avait passé la Meuse sur des ponts de fortune. A peine passés les ponts furent démolis et leur avant-garde, une division, culbutée dans la rivière. A Stenay également ils ont été repoussés avec de grosses pertes (12000 hommes dit-on), de notre côté presque pas de dégâts. Le 6ème Corps et principalement la 24ème Brigade vient d'être cité à l'Ordre des armées par le général Joffre pour sa belle conduite depuis le début de la Campagne. Nous finirons certainement bien par les avoir, ces cochons de Boches, surtout que les Russes de leur côté doivent joliment bien les arranger et si ce que l'on nous dit est vrai ne doivent pas tarder à arriver à Berlin.
Toute l'après-midi forte canonnade des allemands à laquelle notre artillerie répond coup pour coup. L'artillerie allemande tire trop haut. Tous leurs obus éclatent à environ 100 à 150 m de hauteur ce qui les rend inoffensifs.
30/ Passons la journée dissimulés dans les bois afin que les aéros allemands ne nous découvrent pas. Le combat se passe en un duel d'artillerie au loin jour et nuit. Nos artilleurs ont réussi à démonter une batterie lourde allemande, n'ayant en elle que 2 ou 3 blessés. Les Allemands n'ont pas encore réussi à passer la Meuse.
On parle vaguement ici d'un ultimatum de Nicolas à Guillaume lui ordonnant de cesser toutes les hostilités contre nous et de relier immédiatement ses troupes de l'Alsace Lorraine sous peine de voir Berlin livré au pillage et démoli pierre à pierre après avoir été brûlé. Est-ce vrai ? Venons également de recevoir un communiqué officiel que les allemands étaient reformés sur toute la ligne du Nord au Sud depuis la Belgique et avaient subie de fortes pertes. En Belgique entre autres la garde prussienne en partie détruite par les turcos et les illisible. A Nancy 7000 morts allemands relevés sur le terrain après leur défaite.
En somme excellentes nouvelles. De notre côté on ne signale que des pertes insignifiantes alors que les allemands en auraient de très sensibles. illisible nos aviateurs signalent sur le front en avant de nous un grand mouvement en arrière par chemin de fer de troupes allemandes se dirigeant loin vers l'intérieur, semblant indiquer qu'ils envoient des renforts pour tâcher d'endiguer le flot envahissant des Russes. Ce soir 2 Régiments Allemands qui ont essayé de passer la Meuse ont été complètement fauchés par nos pièces de 75. De notre côté une batterie de 120 illisible a été atteinte par des obus allemands et fortement endomagée. Retourné coucher à Septsarges.
31/ Mêmes ordres qu'hier. Passé la journée dans les bois de Septsarges. Ce soir 4 heures un avion (?) nous apporte les renseignements suivants : de forts rassemblements sont signalés au Nord d'Hamancourt (?) et des traces d'essai de passage de la Meuse à Villemomble (?) sont relevés mais l'ennemi n'a pas encore réussi à la franchir. De notre côté on signale vaguement que les 3e et 4e corps ont franchi heureusement la Meuse et tentent un mouvement tournant par le Nord et par le Sud. Si c'est vrai, les Prussiens sont foutus ici. Enfin, demain nous verrons et aurons des nouvelles effectives.
1 7bre/ Journée de combat. Horriblement dur. Avons été maintenus toute l'après-midi sous le feu de l'artillerie ennemie sans pouvoir tirer un coup de fusil sur les ennemis qui avaient passé la Meuse. Remplacés à 7h du soir par une division fraîche qui a réussi à repousser les Allemands en lui infligeant de fortes pertes et l'obligeant à rétrograder. Avons perdu, ma compagnie 2 lieutenants blessés, 1 sergent, et 40 hommes. Le Régiment a eu comme perte 19 officiers. 956 gradés et hommes ont eu la chance d'être indemnes, ai reçu 2 chrapnells sur mon sac et un dans la poitrine qui n'a fait que me flanquer un fort coup de poing. Campé à 1h30 au milieu des bois, ouest de Montfaucon, sommes très fatigués, pas touché au ravitaillement depuis 24 heures, mangeons les vivres de réserve.
2 7bre/ Partis à 5 km prendre nos emplacements. Le combat que l'on avait cru un moment venir sur nous est remonté sur notre gauche direction de Dun. Pensons que cet après-midi nous pourrons nous rattraper de notre manque de sommeil. Ai oublié de mentionner hier que j'ai eu vraiment une chance insensée de m'en tirer sans un illisible. Je suis resté en effet seul avec 5 hommes pour transporter le corps de mon lieutenant blessé à mort, que nous ne voulions pas laisser tomber entre les mains de l'ennemi, et que nous avons porté pendant plus de 6 km pour atteindre l'ambulance, et cela pendant plus de 11 km sous le feu des obus qui nous accompagnaient.
2-3-4-5-6 7bre/ Pas eu le temps d'écrire un mot depuis le 2. Partons dans le sud, nous battons en retraite en nous cramponnant au terrain. Les hommes sont fatigués et un peu démoralisés. On ferait bien d'envoyer des troupes fraîches nous relever, depuis 3 jours nous maintenons l'ennemi sur la ligne Vaubécourt au nord de Bar-le-Duc, lui infligeons paraît-il de grosses pertes, mais en subissons aussi. Qu'attend-on pour se servir des illisible.
8/ Suis nommé sous-lieutenant à la date du 5, position au feu. Ecrirai ce soir si ne suis pas tué. Le 21e Corps d'Epinal vient paraît-il mais nous renforcer ou nous relever ?

3 heures. n'avons pas encore tiré un coup de fusil aujourd'hui, les allemands reculent et leurs canons sont presque muets. Qu'est-ce que cela signifie ? Sont-ils à court de munitions, peut-être car il paraît que les troupes de Verdun viennent de leur enlever un convoi de 400 voitures munition. Enfin nous espérons un peu.
J'ai omis de signaler qu'au combat du 6, je l'ai échappé belle, un schrapnell m'a éclaté au dessus de la tête, les hommes me croyaient en morceau, je m'en suis tiré, avec une forte contusion au bras droit et un morceau de ma capote enlevé. Veine !!
L'artillerie, bien renseignée par nos aéros fait du bon travail et démolit ferme les allemands. On nous annonce que l'armée du Nord vient de remporter un fort succès sur la gauche et que l'offensive allemande est complètement enragée.
9/ Comme d'habitude en première ligne. Faisons des tranchées et passons la journée sous les obus et les schrapnells. Journée tranquille.
10/ Avons été attaqués hier soir à illisible
Plus de reliure à cet endroit : à priori il manque des pages.
Une vingtaine de pages plus loin, dessin d'un poilu (qui n'est pas Charles Amberger), signé Vigny 1914. Le poilu porte le Nème 46 inscrit sur son col, rajouté au crayon à papier violet.

Fin du carnet
NB : parcours effectués par l'unité de Charles Amberger :
1914 : Longwy (22-23 août).
Vaux-Marie, Sommaisne, Rembercourt-aux-Pots (6-10 septembre).
1915 : Les Eparges (25 septembre).